jeudi 30 octobre 2008

Brumes de nuit en phase d'évaporation

Me voici à nouveau, Luminalba, présent devant toi. Je sais que, concernant de nombreux textes, ils sont nombreux à m'attendre, il y a Lucie, il y a Ned, il y aussi ce fan-club qui s'est créé. Mais parfois, le besoin d'écriture ne s'accomode pas de chemins nécessaires et prend des voies de traverses, nourri par les liens hors des textes, ceux de la vie où vivent de vraies personnes. On ne maîtrise pas toujours son inspiration. Alors, pour ceux qui avaient aimé la princesse et le paysan, voici une variation locale de ce compte. A bientôt, les gens, portez-vous bien, et n'oubliez jamais de chanter.

Marguerite blanche biche


Selon une très vielle légende,

En hommage à Charles Quimbert et à tous les collecteurs des souvenirs qui s’effacent.
La nuit particulière de cette année -là, le vent s’est éteint, avec un dernier chuchotis murmuré dans le friselis de l’eau du lac. L’automne roussissait les fougères et rougissait les feuilles des arbres. Sur l’eau immobile s’est dessiné, tremblotant, le reflet de la lune pleine et de son halo d’argent. Une chouette est passée, silencieuse, dessinant de son vol léger une fragile strie, noire et fugace, sur le tapis d’étoiles de la nuit. Un grand frisson a parcouru les berges du lac du château de Comper, quand dans le monde caché gémirent, pour la première fois de tous les temps, les voix des pleureuses.
Sous l’onde, tout dormait. Dans le palais de cristal de dame Viviane, que seul savent discerner ceux qui accrochent des étoiles dans les irisations de leurs pupilles, rien ne bougeait, les portes étaient closes. Les algues ondulaient paresseusement dans le léger courant et l’on aurait presque pu se croire emprisonné dans un verre épais. La proximité entre le monde du petit peuple et celui des humains se faisait évidente, et ses frontières fragiles ; car des ponts parfois naissent spontanément, en de telles nuits, quand une feuille, en cercles lents, choit du firmament et fait croître, sur la surface du lac, des cercles concentriques qui lentement s’éloignent et s’évanouissent au lointain.
Viviane avait parmi ses suivantes une dénommée Marguerite, fille des forêts qui l’avait suivie dans son palais. Et quand les soirs de pleine lune résonnait l’appel du cerf sous les ramures des bois proches, Marguerite sentait battre plus fort son cœur, et le désir la prenait de revenir parmi les siens. Alors, subrepticement, sans déranger le moindre grain de sable du fond du lac, elle ouvrait l’une des fenêtres du palais de cristal et s’accoudait sur son chambranle. Elle soupirait silencieusement, écoutait, à en perdre raison, les bruits des halliers et des sentes, le passage furtif d’un renard en maraude, le grognement sourd du sanglier fouissant, le halètement de la harde qui paissait dans les clairières et qui, sans nul doute, formait des panaches de vapeur dans la froidure de la fin d’octobre. Le mois tirait à sa fin, et novembre à venir était en gésine de linceuls blancs sur l’herbe du matin.
Un tel soir, elle sentit sur son épaule, léger comme un rêve de papillon qui se poserait, la paume de sa maîtresse :
- Te voilà bien songeuse, Marguerite. Quel est ce secret qui barre ton front d’une ride, qui éteint les étincelles dans tes yeux ?
- C’est que je me languis, Viviane ma maîtresse. Les arbres de Brocéliande me manquent, comme le bruit de mes pas dans les feuilles mortes, et l’odeur de l’hiver qui peu à peu empreint le monde de la terre, quand ici est le monde des eaux.
- Tu es fille des forêts, et tu as choisi de demeurer avec moi, m’en faisant la promesse ; souhaites-tu que je te délie de ce serment ?
- Je n’ose vous le demander, Viviane ma maîtresse. Mon cœur se consume de ne pouvoir à nouveau battre sous la cime des hêtres et des chênes.
- Alors va, Marguerite, je te délie, pour une nuit, de ton engagement. Cette nuit est tienne. Mais cependant, je te mets en garde…
- Oui, Viviane ma maîtresse ?
- Hors de ce palais, la vie n’est pas seulement chemins de chevreuils et blaireaux, car depuis que tu me suivis ici, les hommes se sont arrogés le droit de faire la forêt à leur image, une image de force, de violence et de mort. Prends garde à ne pas croiser leur chemin, Marguerite.
- J’en aurai grand soin, Viviane ma maîtresse. »
Etendant ses bras couverts d’une mante en tissu léger, Marguerite prit son envol du fond du lac, gagnant la surface à grands coups d’aile tranquilles. Entre les nénuphars, sa tête émergea, et l’eau lissait ses cheveux blancs et faisait un masque luisant à sa douce figure. De la manière d’un serpent, sinueuse et vive, elle gagna le rivage et sortit de l’onde, sous la pleine lune d’octobre.
Suivante de la fée Viviane, elle connaissait le secret des images. Sur le lac, son reflet explosa sans un bruit en une myriade d’étincelles fulgurantes. Quand repassa sous l’astre nocturne le vol de la chouette, buvait, le cou tendu, éclairée par l’argent de la lune, une blanche biche.
Marguerite releva la tête, huma l’air de ses naseaux veloutés, ses oreilles frétillèrent. D’un bond gracieux, légère comme une touffe de plumes emportée par le vent, elle s’élança en direction des arbres proches.
La harde paissait dans la clairière. Elle passa la nuit avec ceux qui étaient ses semblables à présent. Puis, au petit matin, comme la brume se levait sur le lac, elle regagna l’onde et redevint la suivante de la fée Viviane, jusqu’à l’année suivante.
Il en fut ainsi, au fil des temps ; chaque dernière nuit d’octobre, elle quittait le palais de cristal et renouait avec les liens de la forêt. A chaque fois, le paysage, pourtant toujours le même, différait. Un pont fut construit, un château de pierre érigé, des hommes y vécurent, se succédant génération après génération. Il y eut des flammes, certaines années, qui couronnèrent l’édifice, et ces années-là Marguerite ne quittait pas le palais de cristal. Il y eut des fracas terrifiants, acier contre acier, des râles, des cris et des pleurs, et ces années-là non plus elle ne s’éloignait du palais que la magie de sa maîtresse, instruite par le grand Merlin, cachait aux yeux de tous, de plus en plus profondément, de plus en plus loin.
Le monde des hommes se transformait, des machines bruyantes rayaient l’azur du ciel, des détritus étranges se posaient sur le fond du lac, désormais de vase, et y demeuraient pour une éternité, refusant de retourner à la terre comme le font les seules choses qui comptent.
Mais un jour, sur les berges du lac, refleurirent les robes et les broderies de temps révolus, et, suivis d’une troupe assez grossière d’humains du vingtième siècle, des figurants encostumés faisaient revivre la splendeur des âges d’autrefois, quand les frontières entre les mondes étaient plus ténues. Cette année-là, alors que, à proximité du lac, le chêne fêtait ses quatre cents ans, Marguerite osa à nouveau quitter le palais. Mais elle ne se transforma point en blanche biche, choisissant de côtoyer, l’espace d’une nuit, ces humains de théâtre. Au fil des ans, elle apprit à les connaître, et dorénavant, son cœur battait plus fort et rougissait ses joues quand surgissait Renaud, la taille souple, les épaules larges, le cheveu noir et les yeux bleus.
Il faisait partie de la troupe du Cercle de l’Imaginaire Arthurien qui, tous les ans, pour le bonheur des touristes, tentait de faire revivre les légendes de Brocéliande. Il sympathisa avec Marguerite, et s’étonnait de ne la voir qu’une seule nuit l’an ; mais jamais la suivante de Viviane ne lui révéla son secret. Il lui fit maintes promesses, lui tint maints langages roucoulés d’amoureux, la prit souvent par la taille, inventait pour eux deux des jeux adultes, mais jamais ne sut voir la blanche biche sous la peau de la femme ; quant à la suivante de Viviane…
Renaud rêvait les temps imaginés de la légende, les recréait sans se soucier de leur vérité ou de leur cohérence, jouait être un seigneur de jadis, vivait en somme plus sous son costume médiéval que dans son triste habit gris d’humain banal. Mais toujours, il ne voyait Marguerite qu’une seule nuit l’an.

lundi 21 juillet 2008

Issu de la glaise, tu retourneras à la glaise

Eulalie
Bien que dotée d’un physique lourd et ingrat, Eulalie possédait, lorsqu’elle se mouvait, une incompréhensible grâce naturelle ; l’on eût dit que l’air, devant son ample poitrine, s’écartait en un doux friselis, et que le sol s’adaptait à chacun de ses pas. On disait Eulalie sorcière, au village de Paimpont, et nombreux étaient ceux et celles qui étaient allés la voir pour quémander, qui un retour d’affection, qui un charme pour accroître ses affaires, en somme toutes sortes de coups de pouces magiques auxquels personne ne croyait mais qui, à tout prendre, ne mangeaient pas de pain et ne pourraient assurément pas faire de mal.
Et de fait, comme souvent par chez nous, les gens avaient raison. Eulalie était une sorcière, une des vraies ensorceleuses, jeteuses de sorts et magiciennes de Brocéliande. Elles n’étaient plus guère nombreuses, ses consœurs, victimes des étiquettes administratives qui en faisaient, soit des charlatans, soit des personnes exerçant illégalement une médecine pourtant largement plus que millénaire. Alors, toutes se cachaient et ne faisaient pas étalage de leurs pratiques et de leurs savoirs.
Qu’est donc la magie, sinon une autre manière de voir les choses ? Eulalie avait toujours été curieuse de ces choses-là, et ce depuis son enfance. Ce qui était caché la passionnait, et elle n’avait de cesse que de comprendre, et si possible démonter, les ressorts des choses et des savoirs. Elle avait été, à l’école, une enfant particulièrement douée, même si sa paresse naturelle ne l’avait guère portée aux efforts. La ville de Rennes était loin et la perspective de longues minutes en autobus pour rejoindre l’université avait suffi à lui faire abandonner d’hypothétiques études ; de plus, entre les deux guerres, les filles éduquées n’étaient pas la norme. Elle renonça donc sans grande peine au savoir savant, et épousa un vieux barbon, riche rentier, qui désespérait de trouver compagne avant de mourir. Elle s’occupa de lui avec toute la patience requise, accédant à ses moindres désirs, mais elle ne l’aima jamais.
Etait-elle seulement capable d’aimer ? Quand son époux décéda, elle ne chercha pas à se lier, si ce n’est à une vieille guérisseuse qui connaissait les simples et lui enseigna son savoir, trouvant sans nul doute, dans la relation qui les liait, de quoi satisfaire son besoin de relations sociales et de transmettre ses connaissances. Etrange destin, en vérité, que celui d’Eulalie, qui savait à la fois mépriser les conventions sociales et néanmoins rester ouverte. Elle hérita de la clientèle de son amie, et, sans jamais attirer l’attention sur elle, sut se faire un nom, un de ces noms que l’on chuchote à un ami qui souffre d’une sciatique rebelle à tout traitement, un de ces noms que l’on lâche du coin des lèvres, un rien désabusé avec l’air de ne pas y toucher. A tout prendre, Eulalie était satisfaite de ce qu’elle avait accompli de sa vie : connue sans l’être, elle était de celles que l’on trouve dès lors que l’on cherche, prompte à aider sans juger, mais à jamais inaccessible. Sous la surface des choses, ombre d’un poisson qui nagerait sous l’eau et que seul révélerait un éclat brusque d’argent en mouvement, elle menait sa vie à sa guise, secrète et néanmoins présente.
Et le temps déposa sur Eulalie, lentement, la poussière de l’habitude, estompant ses traits jusqu’à en faire devenir une silhouette familière à peine aperçue du coin de l’œil mais dont nul ne connaît avec précision les détails.
Elle était native du Cannet, hameau aux abords de Paimpont, et à présent plus personne ne se souvenait de la jeune fille rieuse aux tresses qui riait sur les bancs scolaires, non plus que de la femme mûre qui accueillait parfois en été, le temps d’une étreinte passagère, les journaliers de passage. Elle était devenue la vieille Eulalie, et c’était déjà bien assez pour les gens d’ici. Comme un roc à la forme particulière marque un lieu, elle était fondue dans le paysage social. On la tolérait, on l’oubliait, elle était partie prenante de la société des natifs locaux, de ceux dont la présence n’incite aucunement à questionnement.
Elle avait pourtant connu le bonheur. Son savoir magique, elle l’avait parachevé auprès d’un très vieil homme qui avait franchi les portes de la mort voilà quatre années. Il avait rencontré la femme mûre, ils s’étaient aimés alors que le fracas de la deuxième guerre mondiale lentement s’évanouissait dans les mémoires, et il était devenu au fil du temps son ami de bien, celui marche entre la lumière et l’obscurité ; il l’avait prise sous son aile, patiemment la guidant sur le chemin du savoir absolu. Il ne lui révéla que peu de choses de son propre passé ; les chiffres tatoués en bleu à son poignet n’étaient, à l’entendre, qu’une péripétie de plus, certes tragique mais lourde d’enseignement, dans son chemin de vie. Le soir où il déchira le voile de l’illusion suprême en laissant son âme s’envoler par-delà le voile qui recouvre toute chose, il lui légua, en matière d’héritage, les rouleaux de la Torah ainsi que certains ouvrages en hébreux qui ne figuraient dans nulle bibliothèque. Elle n’avait désormais plus besoin de lui pour progresser dans le savoir réel des choses.
Eulalie compta alors les occurrences des noms propres et communs, elles compara les différents passages, compulsa, analysa, trouvant dans cet héritage matière à bien plus qu’un enseignement, puisque son cœur aussi fut atteint par la grâce. Elle apprit de la sorte, seule, penchée sur les lettres aux formes si dissemblables de celles qu’elle avait apprises il y avait de cela si longtemps, sur les bancs de l’école communale. Assise sur ses talons, elle médita souvent très tard, essayant de comprendre, de ressentir et d’exister au-delà des apparences.
A Gaël, les élus venaient d’inaugurer en grande pompe une décharge destinée à accueillir les déchets ultimes de notre civilisation. Cette hérésie contre la mère Terre révolta Eulalie un moment, avant qu’elle ne comprenne que ceci aussi participait de son initiation, comme si, d’au-delà la vie, son ancien maître lui envoyait un signe. Le temps était venu pour la sorcière de réunir les conditions nécessaires à la réalisation d’un miracle, non seulement face aux hommes, mais aussi et surtout face à elle-même, un grand œuvre qui, parce qu’il couronnerait son enseignement, la rendrait apte, à son tour, à transmettre son savoir. La Terre souffrait, Gaia était malade des hommes, et Eulalie, prêtresse sans l’avouer de la boule bleue qui tournait dans l’espace, était thérapeute. Le choix de son grand œuvre fut aisé.
Il se trouvait, au cœur du Val sans Retour, un gisement d’argile verte d’une pureté rare. Au volant de sa vieille R5 rouge qui brinquebalait sur la route et laissait trop souvent échapper des nuages de fumée noire, Eulalie fit de nombreux voyages, utilisant pour creuser une pelle en bois de frêne, chargeant le véhicule jusqu’à le faire pencher dangereusement dans les virages. On la voyait passer, on la saluait parfois d’un geste de la main, mais on ne s’interrogea guère sur ce qu’elle faisait. C’était la vieille Eulalie, après tout…
Dans le jardin qui s’étendait derrière sa petite maison de pierre, elle dégagea un espace où elle laissa l’herbe sauvage prendre le dessus. La nuit de l’équinoxe de printemps, dans le givre subsistant de l’hiver, elle y déversa l’argile en un tas informe, laissant les éléments et la végétation la féconder. La glaise, issue des profondeurs de la mère Terre, devait s’endurcir, se frotter aux éléments. Ainsi passa le printemps, et le tas de glaise verte verdoya, accueillit la vie en son sein. De nombreux insectes firent leur nid dans la glaise verte, une couleuvre y déposa un œuf, et une nuit un renard y dormit.
La nuit du solstice d’été, alors que brûlaient alentours les feux de la Saint-Jean, Eulalie s’y allongea et resta là sans bouger jusqu’au petit matin, réchauffant la glaise de la chaleur de son corps et de sa vie. Elle sentait la vie frémir sous son ventre et bruire alentour, dans le chant des grillons et des criquets, et, de son corps ridé et affaissé par les ans, elle fit l’amour, le réinventant dans ses songes, offrant dans son étreinte toute la force de la magie qu’elle avait apprise et pratiquée.
La nuit de l’équinoxe d’automne, forçant son dos tordu à ne pas tenir compte des messages douloureux envoyés par ses muscles fatigués, elle modela le tas de terre en une forme humaine, masculine, dotée de tous les attributs, à l’image d’une antique statue grecque, légèrement plus grande qu’un humain.
Et enfin, lors du solstice d’hiver, elle inscrivit au front de la statue le nom de la vérité tel qu’elle l’avait déchiffré dans les rouleaux de la Torah, dissimulant les caractères étranges au sein de légères rides d’expression, ajoutant une pierre polie verte et ronde trouvée entre deux pierres, dans la sépulture du géant enseveli à proximité de l’hostié de Viviane. Puis, tournant sept fois dans le sens inverse des aiguilles d’une montre autour de la statue, petit pas après petit pas, elle appela la vie, pria la Terre, s’ouvrit à la Nature, la laissant puiser en elle le principe essentiel de l’existence et embrassa la statue sur ses lèvres, la réchauffant de son souffle.
Quant l’aube pointa, rose, derrière l’hostié de Viviane, la statue enfin s’éveilla à la vie. Le grand œuvre était achevé. Désormais, Eulalie était en mesure de transmettre son enseignement. Elle était prête à rencontrer son disciple et attendit patiemment que le destin le mette sur sa route.
Aude

J’étais très mal, à cette époque-là, une année qu’il était mort, me laissant seule pour tenir la ferme. Une année… C’est si long et si court à la fois. Tout le monde me disait qu’il faut que je tourne la page, que je me trouve quelqu’un, mais je ne pouvais pas m’y résoudre. Tout me le rappelait. Son visage, quand je me regardais dans le miroir, y apparaissait quelquefois. Mon Dieu, qu’il me manquait, alors. Je ne pouvais pas l’oublier, je ne voulais pas l’oublier, il avait été mon roc, le pilier sur lequel j’avais bâti ma vie, et il s’était écroulé, laissant mon âme et ma vie en ruines.
Je n’avais guère le temps, pourtant, de m’apitoyer sur mon sort. Deux fois par jour, les bêtes à traire, les œufs à ramasser, les cultures dont il faut s’occuper, et tout le reste, toute cette comptabilité nécessaire pour avoir le droit de vivre du produit de ma sueur. Mais souvent, quand je passais sur mon front une main lasse, je ressentais au fond de mon cœur son absence douloureuse. Alors je soupirais et, si personne n’était présent, il m’arrivait de pleurer.
Et puis j’ai rencontré Aemeth. Il n’a pas remplacé mon époux décédé, même s’il m’a énormément apporté et qu’il a cicatrisé de nombreuses blessures en moi. Il m’a fait souffrir, pourtant, au moins autant que le décès de mon mari. Et c’est uniquement maintenant que j’ai compris la raison de ces souffrances.
Mais, vous savez, je n’aime pas beaucoup parler de moi. Alors, même si désormais, au moment de mourir, je sais qu’il s’est passé beaucoup de choses en moi, que j’ai changé, je préfère m’en aller avec mes secrets.

Aemeth
- Bien sûr que je peux le faire. Mais toi, es-tu prête à en payer le prix ?
- Je peux t’offrir de l’argent, du bétail, des terres…
- Ce n’est pas ainsi que tu devras payer. Je veux, pour prix de ce que tu demandes, la première de tes larmes qui coulera quand tu seras partie, ainsi que la première goutte de sang et la première goutte de ton plaisir. Et je le saurai, si tu n’acquittes pas le prix exact, sois-en sûre.
- Si peu ? Tu ne désires pas plus ?
- Ne crois pas que cela soit insuffisant ; le prix que tu payeras sera bien assez élevé, crois-moi…

Quand l’étoile aura chu de mon front, déposez-moi en terre, sans cercueil ni linceul, laissez-moi me fondre à nouveau dans l’oubli et retourner au sein de ma mère.
Je ne suis pas humain, même si beaucoup d’entre vous pourraient le penser. Je ne suis pas né issu d’un ventre maternel, mais du mystère d’une magie très ancienne. Le grain de beauté qui orne mon front est dur comme une pierre précieuse, et les cicatrices autour de lui semblent former les lettres d’un nom depuis si longtemps oublié. On me nomme golem.
Les os de celle qui me fit surgir tel que je suis désormais sont devenus poussière. Mais je demeure, à tout jamais.
Je suis issu de la Terre, et chaque pas que je fais sur la peau de ma mère éternelle me revigore, restaure ma santé, me rend plus fort. Quelle mère ne voudrait pas avoir à tout jamais la charge de son fils ?
C’est une histoire étrange, que celle-ci ; une histoire de larmes et de colère, de frustrations refoulées, de magie et de désespoir, mais d’espoir aussi. Voici, issues de la bouche de celle qui aida à me mettre au monde, une nuit de lune levante, les premières paroles que j’entendis jamais :
« Ce n’est pas pour mon usage propre que je t’ai appelé, golem. Ta vraie mère est la Terre, le limon, la boue, la poussière. Ta mère souffre, golem. Elle souffre de ce que les hommes, à l’image de qui je t’ai façonné, la contrôlent et lui imposent leur volonté, sans tenir compte des signes qu’elle leur envoie. On arrache ses cheveux pour récolter ses poils en arrosant sa peau de poisons, on éventre son corps pour en extraire ses organes afin de les transformer en objets de plaisirs futiles, et personne désormais ne la soigne. Elle n’existe plus pour les hommes, pour eux n’existent que les avions, les logiques qu’ils croient économiques, le pouvoir, la lutte, la satisfaction de besoins égoïstes et thanatogènes. Je t’ai créé pour soigner ta mère, golem, parce qu’elle n’a pas le pouvoir d’engendrer seule un être tel que toi. Par la grâce d’une magie très ancienne, je lui ai donné le pouvoir d’engendrer une vie extraordinaire, un miracle.
Je ne te garderai pas longtemps auprès de moi, golem, parce que nos chemins sont appelés à diverger. Tu es mon grand œuvre, le témoin auprès des hommes que je suis dépositaire du savoir magique, le témoin dans mon cœur, mon âme et mon corps, de ce que je suis devenue. Je ne t’ai pas fait sot et illettré, et ta mère la Terre t’a accordé, en sus du don de la vie, celui de l’intelligence et de la beauté. A l’inverse d’autres de tes semblables qui auraient été créés jusqu’ici, ton corps physique ne grandira pas, parce que l’énergie que t’offrira ta mère la Terre à chaque contact que tu auras avec elle fera grandir ton intelligence et ton savoir. Tu es et tu demeureras unique, golem, en vie tant que demeurera en place la pierre qui orne ton front et qui ressemble à un étrange grain de beauté. Tu es immortel, golem, parce que ta mère est immortelle et que tu es conçu de son corps. Bientôt, je te quitterai, golem, et te laisserai accomplir seul ta destinée. Parce que tu connaîtras ce qu’est le bien et ce qu’est le mal, parce que ta mère est immortelle, tu ne mourras pas en raison du signe sur ton front, car ta mort serait vengée quarante-neuf fois ; tu seras vagabond et errant, et tu porteras témoignage à jamais des souffrances de ta mère.
Mais tout cela, ta nature ainsi que la manière dont tu fus conçu, tout cela doit demeurer secret tant que je parcours cette terre, car en accomplissant mon grand œuvre, j’ai défié tous les tenants de la morale et de la science. De même, par la suite, tu ne devras pas parler de tout cela, parce qu’aussitôt on t’enfermerait, on t’étudierait, on ferait des expériences sur toi, et on t’empêcherait d’accomplir ton destin. »
Je me nomme golem, je me nomme vérité. En mon nom est la mort incluse, et tous ceux que je côtoie passent comme passent les papillons les papillons de nuit dans la flamme de la bougie, comme passent les éphémères qui ne durent que l’espace d’une nuit, ne mangeant pas au pain du savoir, pris dans leur folie de reproduction.
Peu de temps après ma conception, une femme se présenta à la petite maison de pierre. Elle se nommait Aude, elle était jeune, et veuve. Il lui fallait trouver quelqu’un pour l’aider à tenir la ferme. Elle n’était pas venue rencontrer Eulalie pour cela, toutefois ; elle toussait et avait besoin d’un remède pour se soigner. Mais elle parla, elle me vit, me prit pour un de ces journaliers qui n’existaient plus depuis quelques décennies déjà. Elle me proposa de travailler pour elle. Et ce fut ainsi que je quittai Eulalie.
La vie à la ferme remplissait grandement mes jours, les premiers mois. Eulalie, quand elle avait modelé mon corps de la glaise issue du Val sans Retour, m’avait fait beau. Et chaque jour passé à fouler le corps de ma mère la Terre me rendait plus intelligent, plus fort, plus beau encore. Petit à petit, Aude se rapprocha de moi, me contant sa vie passée, s’étonnant que je ne mange pas, que je ne tombe jamais malade. Elle m’habillait, pourvoyait à tous mes besoins, et m’instruisait de la tenue d’une ferme.
A écouter mes questions et mes remarques, peu à peu, son regard sur l’agriculture changea. Elle utilisa de moins en moins d’engrais, préféra pour ses cultures des plantes, légumineuses et céréales adaptées à la région et au terrain. Elle cessa d’élever des vaches laitières artificielles, préférant des races du terroir, plus saines et plus naturelles. Jamais toutefois, peut-être par crainte de sembler ridicule ou de céder aux modes, elle ne demanda à arborer le label écologique.
Le temps passa, quelques années.
Un matin de janvier, à l’herbe sauvage couverte de givre, Eulalie s’en fut. On la vit la veille dans le village, tenant par la main un tout jeune homme, encore presqu’un enfant, et cela fit beaucoup jaser ; mais les commérages se turent le lendemain, quand on découvrit sa petite maison de pierre vide, ne contenant plus qu’un coffre de bois avec mon nom inscrit dessus. J’en héritais donc, et petit à petit la végétation envahit la maison d’Eulalie, oubliée de tous.
Jamais je ne révélai à Aude ma vraie nature, en raison de la demande que m’avait faite Eulalie. Incontestablement, la présence était bénéfique à Aude, et ce non seulement en raison des tâches que j’effectuais à la ferme. Une nuit, deux ans après que je l’ai suivie, elle se glissa dans mes draps, me croyant endormi, moi qui ne dormais jamais. Elle ne fit pas grand chose, si ce n’est se blottir contre moi, à peine étonnée lorsque, de mon bras, je l’enserrais et la réconfortais. C’était l’été, et comme toujours, j’avais laissé la fenêtre ouverte. Sous les étoiles, ayant compris que je ne dormais pas, elle parla, se livrant totalement :
« Tu es une énigme pour moi, Aemeth. Tu es ici depuis deux ans, et jamais je ne t’ai vu attiré par quiconque, te lier à qui que ce soit. Tu ne manges guère, tu ne bois que de l’eau, tu ne fumes pas, tu ne parles pas pour rien dire, tu es beau et ton corps est fort, tes épaules larges, ton port de tête royal. Es-tu conscient que tu es ce qui semble le plus proche d’un homme parfait ?
Je dois te faire une confidence, cependant. J’ai demandé à Eulalie, avant qu’elle ne parte, de t’enchaîner à moi par un sort d’amour. Ne ris pas, je sais que c’est stupide, même si jamais il ne s’est passé quoi que ce soit entre nous, mais je ne veux pas qu’une autre te tienne dans tes bras comme tu me tiens dans tes bras en ce moment. Je ne veux pas qu’un jour tu t’en ailles et me laisse seule. Tu m’as appris tant de choses sur la manière de tenir une ferme, de conduire des récoltes, de m’occuper des bêtes, moi qui pourtant pensais en savoir tant déjà. Mais voilà, tu fais les choses simplement et aussitôt elles prennent du sens, elles deviennent normales, naturelles, logiques, cohérentes.
Qui es-tu vraiment, Aemeth ? Par moment, tu sembles tellement plus qu’un humain…
Je ne sais pas si le sort qu’a jeté Eulalie t’a lié à moi, mais ce qui est sûr c’est qu’il m’a liée, moi, à toi. Il a fallu que j’en paye le prix, et ce prix était un peu étrange. Attends, je vais te raconter. Pour commencer, elle m’a demandé ma première larme. Et celle-ci, vois-tu, je l’ai versée, je ne sais pas pourquoi, le soir même où tu es entré dans ma vie en m’aidant à la ferme. C’est bizarre, cette histoire de larmes, je ne sais pas pourquoi Eulalie y tenait tant. Mais ce n’est pas tout…
Elle m’a réclamé aussi la première goutte de mon sang. Bien sûr, je la lui ai donnée, ce n’était pas bien compliqué, mes règles ont débarqué le lendemain. Enfin bref, je ne vais pas m’attarder là-dessus très longtemps, ce sont des trucs de nanas, c’est pas très ragoûtant.
Elle m’a réclamé aussi la première goutte de mon plaisir. Là, c’était plus chaud, si tu vois ce que je veux dire. »
Elle rit, un petit rire léger, presque honteux.
« Lui donner la première goutte de mon plaisir… Je ne suis pas une gourde, je me doutais bien de ce que ce serait. Mais depuis que mon époux m’a quitté, depuis que tu es là, jamais je n’ai connu le plaisir. Et cette première goutte que je lui dois, elles ont de ces demandes, les sorcières, je ne sais pas ce que je dois faire. Elle croyait quoi, que ce serait si simple de ma masturber ? Et en pensant à qui, je te le demande ? Au corps de mon époux qui doit être bien pourri et rongé par les vers maintenant ? Je ne connais pas le moyen de la lui offrir, cette goutte de plaisir, maintenant qu’elle a quitté le village. Et cette dette que j’ai, il faut pourtant que je la paye. Alors ce soir, j’ai envie de m’acquitter de ma dette, je n’aime pas devoir quelque chose à quelqu’un, appelle cela de l’orgueil, appelle cela comme tu le voudras, mais il faut que je paye le prix. Je me suis dit que peut-être toi, tu pourrais la lui donner, tu es certainement resté en relation avec elle d’une manière ou d’une autre, je ne sais pas, mais il ne me reste, pour payer ma dette que cela : j’ai envie de toi, Aemeth, j’ai envie de connaître de nouveau le plaisir, et j’ai envie de le connaître dans tes bras. Tu n’as pas de bonne amie, je le sais, tu penses bien que je t’ai surveillé, alors tu es seul, mais j’ai peur, Aemeth, j’ai peur de te décevoir… Peut-être es-tu homo, ou alors un genre de moine qui a fait une croix sur la sexualité, mais ce n’est pas mon cas, j’ai besoin d’être aimée, Aemeth, par pitié, ne me rejette pas, j’ai besoin de sentir tes bras me protéger, de sentir ton haleine réchauffer la peau de mon cou, de sentir tes main découvrir et caresser mon corps, je me suis lavée et je me suis rasé les poils pour toi, je me suis parfumée, même, mon corps est jeune, je sais que je suis plutôt bien foutue, et que je ne suis pas moche de tête non plus, alors, s’il te plaît, Aemeth… »
La première goutte perla quand ma main se posa, légère comme un papillon qui butinerait une fleur, à l’intersection de ses cuisses, et je la récoltai du bout du doigt. Je savais pourquoi Eulalie avait inclus ceci dans le prix qu’elle demandait, et je bus cette goutte, comme j’avais bu la larme et le sang.
Son plaisir explosa quand je pénétrai en elle, elle gémit, les yeux fermés, pleura, et pressa ses ongles dans sa paume à en saigner. Elle était mienne, et je soignai sa détresse dans l’acte d’amour, lui insufflant l’énergie de vivre pleinement, de rêver, de rire.
La larme pour le cœur, le sang pour le corps, le plaisir pour l’âme… Le prix d’Eulalie était bien plus qu’un paiement, c’était un sortilège en soi, c’était là la magie d’amour qui l’enchaînait à moi, qui m’enchaînait à elle. Ce fut une longue nuit, d’étreintes et de sueur, de corps mêlés qui doucement s’effacent et ne font plus qu’un. Au petit matin, quand les étincelles des feux de la Saint-Jean s’éteignirent aux alentours, elle dormait. Je me levais, et m’occupais des bêtes.
De temps en temps, elle venait ainsi le soir, se glisser dans les draps où, pour dissimuler mon secret, je faisais semblant de dormir.
Les années s’écoulèrent.
Aude vieillit.
Malgré son acharnement à le masquer, le temps marqua ses traits, fit tomber ses seins et flétrir son ventre. Mais toujours, elle venait se glisser entre mes draps, et toujours, je lui offrais ce qu’elle me demandait.
Elle devint jalouse, acariâtre, mauvaise, colérique parfois même, s’emportant pour des petits riens. Mais jamais je ne m’énervais, je ne lui reprochais sa manière d’être, je savais hélas trop bien ce qui était en train de se passer. J’avais l’éternité pour moi, quand elle n’avait que le temps d’une vie.
Peu à peu, sa jalousie, maladive, la rongea. Elle essayait de me blesser, et entre mes draps, réclamait que je la frappe parfois, que je la punisse, que je la fasse souffrir, que je la blesse ; mais jamais je ne le fis, la laissant s’user les ongles à tenter de laisser plus qu’une trace légère sur mon épiderme. Elle s’éteignit un soir, près de 50 ans après m’avoir rencontré ; je crois que, sur son lit de mort, dans son dernier souffle, elle comprit enfin qui j’étais.
Elle ne me légua rien, et cela était bien. La ferme fut rachetée par des écolos, qui continuèrent ce que j’avais commencé, soignant ma mère la Terre, lui rendant enfin le respect et la reconnaissance qui lui avait été déniés ici, avant que je ne vienne.
Je pris la route. Non loin de là, dans un bourg voisin, un fermier venait de mourir, et sa veuve avait besoin de quelqu’un pour l’aider à la ferme. Ma quête n’était pas encore achevée.
Il m’aurait été possible de changer plus fortement, plus violemment, les choses. Mais par le prix qu’Eulalie avait demandé à Aude, par le fait que, ce faisant, je m’étais éveillé à l’amour, je ne pouvais plus, désormais, imposer mes vues en usant de quelconques pouvoirs. C’est dans la nature humaine que de posséder le libre arbitre, et, si je n’étais pas le serpent tentateur qui lui ferait lui ferait croquer le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, je pouvais, par l’exemple et avec humilité, montrer une autre voie, sans prosélytisme, simplement, en tout respect d’autrui. Ma quête était longue, à changer ainsi par petites touches la pensée des hommes. Mais, tout comme ma mère la Terre, j’avais l’éternité devant moi, même si, en mon fort intérieur, il m’arrivait de souhaiter que cette éternité prît fin. Ailleurs, très certainement, Eulalie ou son disciple créaient d’autres de mes semblables. Alors, battement d’aile de papillon après battement d’aile de papillon, je laissais la tempête naître d’elle-même.
Un jour viendra où les étoiles tomberont de nos front et où, enfin, nous pourrons rejoindre le sein de notre mère.

Quelques larmes, de l'eau au coeur de l'été

J'ai été absent longtemps, Luminalba. Mais je ne suis jamais bien loin, tu sais ?
Voici quelques larmes, de l'eau salée comme la mer. Je ne suis pas souvent quelqu'un de très gai, et pour me faire pardonner mes cris, pour donner à ceux qui nous lisent les clés pourcomprendre comment laisser l'eau couler sans y brûler l'âme ou le coeur, je vais ajouter une deuxème histoire, plus initiatique, plus chamanique.
A bientôt, le monde, à bientôt, les gens.


Capt'ain Bill
Papa met de l'huile, mais dit jamais rien, vu son caractère, comme dit maman. Maman, elle, elle met du harissa. Tu comprends, qu'elle me dit, c'est pour que l'os ait du goût. Moi, je m'en tape, du goût de l'os, tout ce que je sais, c'est que harissa, ça brûle grave et que j'aime pas ça.Pendant qu'ils font leurs trucs, moi, je ferme maximum les yeux et je pense au cap'tain Bill et comment je vais le torturer la prochaine fois que je vais le voir.
Le cap'tain Bill n'existe pas pour de vrai, faut pas non plus me prendre pour un naze légume, je sais bien que c'est une invention, mais moi, je trouve que c'est une invention maximum pratique et puis que c'est une invention que j'aime bien.
Avant, y'avait que papa, maman, elle faisait rien. Mais depuis qu'il y a eu ce soir, avec les milices et tout le reste, quand elle est rentrée maximum tard avec sa robe toute déchirée et que papa a rien dit du tout malgré que son shoot était trop vieux et qu'il a tout vu, alors ça l'a pris aussi, maman, je veux dire, mais pas comme papa, bien sûr, ce ne serait pas possible, je le sais, faut pas me prendre pour un naze légume. Maintenant, papa le fait plus souvent, et c'est devenu tous les soirs avant le câlin du dodo, papa ou maman, ça dépend des fois, mais jamais les deux.
Hier, j'ai pris le cap'tain Bill par les cheveux, les petits, tout derrière la nuque, puis j'ai tiré giga fort et il a crié, ça lui faisait mal, mais moi, ça me faisait plutôt du bien. Des fois, je le mords aussi, ou je lui arrache les bras. Il crie vraiment puissant fort, et moi ça me fait des choses. Mais je ne lui crève jamais les yeux, parce que ce serait très méchant et des fois il pourrait ne plus revenir même que ça me fait un peu peur ce qu'ils ont dit quand ils l'ont réparé pour la dernière fois.
Ça brûle, le harissa. Mais maman dit qu'elle est obligée d'en mettre, sans ça, elle dit qu'elle ne sent rien à cause des milices et tout ça et la robe déchirée que même papa a rien dit vu que c'est son caractère et comme tout fout le camp.
Quand j'ai essayé le harissa avec cap'tain Bill, c'était pas possible, parce que le cap'tain Bill, il est pas tout à fait vrai partout. Alors j'ai été faire un tour chez les poupées de papa. Elles, le harissa, elle connaissaient pas, le truc à papa, c'est plutôt l'huile et c'est normal, lui non plus, il n'aimerait pas le harissa, j'en suis sûr et certain même s'il n'en a jamais parlé, vu que de toutes façons il ne parle presque jamais et tout ça.
Le truc, pour arriver jusqu'aux poupées, c'est de choisir le bon passe, faut pas que je prenne le mien, sinon je me fais jeter, mais avec celui de papa, pas de problèmes, faut juste pas qu'on remarque que je l'ai piqué, alors j'ai surfé quand il était pas là. Les poupées, le harissa, ça les a brûlées aussi, mais les poupées de papa sont vraiment giga nazes connes comme pas deux, on dirait des poupées pour nazes légumes profonds et en plus, elles sont même pas belles à cause de leurs trucs noirs et rouges et de leurs bottes pointues de partout. En plus les poupées de papa sont même pas intelligentes, parce que malgré que ça les brûlait puissant fort le harissa, on dirait même plus que moi, elles en voulaient encore et me faisaient des gestes pour réclamer à cause qu'elles pouvaient pas parler à cause des baillons et des masques. Je n'aime pas les poupées de papa, je crois que je préfère le cap'tain Bill, il est moins con, lui au moins, c'est pas comme les poupées nazes connes à papa qui font rien que de se secouer quand on les touche, et quand on lui fait mal, au cap'tain Bill, je veux dire, et qu'il crie, au moins, c'est pour de vrai et pas dans le casque.
Hier, il y a une assistante qui est passée, la vieille, celle qui a des poils dans le nez et des grosses lunettes qu'on dirait des projecteurs et qui pue vraiment, et elle m'a demandé si tout allait bien, si ça allait les leçons sur la télécole, si j'étais content du cap'tain Bill, le genre de conneries habituelles qu'elle pose toujours, quoi. Moi, j'ai répondu tout va bien, rien de neuf docteur, alors elle a rigolé et s'est branchée avec ses trodes persos sur la borne du net pour interroger cap'tain Bill. Il ne lui dira jamais rien, cap'tain Bill, pour le harissa et l'huile. J'ai mis un verrou sur ses datas. Mais bon, la vieille, elle s'est rendu compte de quasirien, alors elle a vidé cap'tain Bill de ses datas pirates, ensuite elle s'est tirée sans attendre papa et maman et j'ai de nouveau été seul. Alors je suis parti surfer et torturer mon cap'tain Bill.
L'huile, le harissa, je ne sais pas si c'est bien ou si c'est mal. Papa veut pas que j'en parle, et maman non plus. Le harissa, ça brûle, et puis l'huile, j'aime pas, après, je suis puissant sale dedans et dehors et même des fois quand il n'y en a pas assez ça fait mal aussi. Mais je ne dis rien, ils sont tous les deux si gentils après, on dirait même pas un papa et une maman de la réalité, on dirait un papa et une maman de la publicité. C'est pour ça que je ne dis rien, parce que alors je les aime tellement très fort, mon papa et ma maman.

lundi 24 décembre 2007

Conte de Noël


C'est le réveillon, ce soir, Luminalba. Je ne crois pas que cela signifie grand chose pour les licornes, mais pour les humains, c'est un temps de fête. C'est un temps de contes, aussi. Les contes de Noël finissent toujours mal, et sont porteurs de messages, c'est la tradition qui veut ça. Et s'ils ne comprennent pas, ils pourront demander à Lucie. Elle sait, elle, c'est même elle qui m'avait appris l'incident à l'origine de cette nouvelle. Alors, Luminalba, pour les humains qui nous lisent, et parce que je leur adresse mes meilleurs voeux de joie pour ce réveillon, je leur ai écrit ce petit conte. Joyeux Noël, le monde. Joyeux Noël.

Fils du vent, voleur de poules
Ce texte a été réservé et paraîtra prochainement sur support papier.

mardi 13 novembre 2007

D'où les histoires viennent...

Début d'une histoire... Premier jet, brut de décoffrage, tapé à la volée comme ça venait. Un jour, je la finirai. Quand j'aurai plus de temps.

Valeur de sang, valeur de temps

Il était une fois la fille de l'empereur de Chine, qui s'en allait en son équipage de par les chemins du monde, devisant de choses et d'autres avec son précepteur et sa servante. Il était cette même fois un pauvre paysan célibataire, sur le bord des routes du monde, qui y avait un champ, y cultivait des légumes et s'y trouvait pour retourner la terre avec ses moyens de pauvre paysan célibataire. Il faisait beau, et le soleil brillait ainsi qu'il en va quand des événements tels que ceux que je vais vous conter se produisent.

Dans le carrosse, la fille de l'empereur discutait de la valeur des choses quand elle vit, courbé en deux, gris sur le brun clair de terre retournée, le pauvre paysan célibataire.

- Ainsi donc, dis-tu, précepteur, sang a valeur de roi quand temps a valeur de paysan ?
- Il en est ainsi, sublime fille de l'empereur, c'est ainsi que vont les choses de par les chemins du monde. Sang pour les rois, parce le temps leur appartient, temps pour les paysans, puisque le sang leur appartient."

La fille de l'empereur de Chine était têtue et n'aimait pas ne pas comprendre. Or, les paroles de son précepteur, pourtant emplies de sagesse selon ses dires, semblaient très obscures, un galimatias dans lequel elle comprenait les mots et leur arrangement, mais non leur sens réel.

Aussi, elle fit arrêter le carrosse passé un tournant, pour que ne la reconnaisse pas pour ce qu'elle était le pauvre paysan célibataire, et en descendit. Empruntant les vêtements de sa servante, elle descendit et se changea dans un fourré, puis alla à la rencontre du pauvre paysan célibataire afin de connaître que pouvait être valeur, pour un paysan, et quelle était valeur, pour un fille d'empereur.

- Bonjour, paysan. "

Les yeux baissés, ce dernier ne répondit pas. Il avait, à la tenue de l'inconnue, reconnu une personne de haut rang, servante d'un noble personnage, et son rang ne lui permettait pas de l'importuner avec sa grossièreté. Mais, du reflet de sa houe, il vit les yeux de la fille de l'empereur de Chine, et son jugement en fut troublé ; car voici : elle avait de splendides yeux en amande ; clairs, et qui tranchaient sur la pâleur de son visage et la noirceur de sa chevelure. Et le paysan souffrait d'être célibataire. Aussi, au bout d'un moment, et voyant que la belle apparition ne s'en était pas allée, il répondit :

- Bonjour, belle fille noble.
- Que fais-tu là, paysan ?
- De ma houe, je brise la terre et la retourne, afin qu'elle soit revivifiée par le soleil et porte à nouveau, l'an prochain et en abondance, les légumes que je vais y semer.
- Un an ? C'est long, paysan, pour pouvoir manger à nouveau. "

Grattant sa terre, le pauvre paysan célibataire ne répondit pas. C'était ainsi qu'allaient les choses, pour lui. Une année pour préparer la terre, une année pour faire pousser et récolter, et une année pour s'en nourrir. Il en allait ainsi, et ce n'était pas la peine, à ses yeux, d'en dire plus.

- Montre-moi, paysan, comment tu agis, et laisse-moi agir de même.
- Montrez-moi vos mains, belle fille noble. "

Elle fit ce qu'il lui demanda, et lui, émerveillé, contemplant les longs doigts fins et blancs, la peau fine et délicate sous laquelle battaient des veines bien rouges, soupira d'aise, les yeux ravis par cette merveilleuse vision.

- Je ne le peux, belle fille noble. Vos mains seraient abîmées par ce travail, et ce serait grossier de ma part de gâcher leur beauté. Regardez mes mains et comprenez. "

Il lui montra ses mains, de rudes mains de pauvre paysan célibataire, emplies de cals et de corne, aux rides emplies de terre, aux ongles courts et cassés.

- Voici mes mains, belle fille noble. Voici ce que de retourner la terre en a fait. Ne me demandez pas d'infliger un traitement identique aux deux colombes que sont vois mains.
- Ah, il suffit. Quand j'ordonne, tu dois obéir. Montre-moi, je veux savoir. "

Alors, la mort dans l'âme, le pauvre paysan célibataire prit sa houe, la plaça dans les mains de la fille de l'empereur de Chine, et, se plaçant dans son dos, lui saisit les bras au niveau des coudes et les leva.

- Il est lourd, ton instrument, paysan.
- Je ne le trouve pas lourd, puisque c'est grâce à lui que je me nourris. Mais je comprends qu'il en aille ainsi pour vous.
- Et ensuite, quand l'instrument est levé, que fais-tu ?
- Voici, j'en abats le tranchant sur le sol, et pousse le manche pour que se soulève la terre. "

Et ainsi, dans la douce journée ensoleillée sur les bords des chemins du monde, le paysan apprenait à la fille de l'empereur de Chine comment sarcler et retourner la terre, abîmant ses mains douces et fines sur le bois grossier de sa houe, lui prenant la taille pour mieux lui montrer comment ne pas se fatiguer trop vite, enivré malgré lui par son parfum précieux de fille de l'empereur de Chine ; et quand ses mains rudes et grossières de pauvre paysan célibataire frôlaient les douces colombes qu'étaient les mains de la fille de l'empereur de Chine, il en était à chaque fois bouleversé.

- C'est douloureux, paysan, dans mes mains.
- Montrez-moi, belle fille noble. "

Elle étendit ses mains ainsi que les plumes de la roue d'un paon, et il vit au beau milieu d'icelles, perle rubis sur la neige de sa peau immaculée, une goutte de sang.

- Il suffit, à présent, belle fille noble. A quoi bon gâcher encore la douceur et la blancheur de vos paumes sur le bois de la houe ? La vie de pauvre paysan célibataire n'est pas pour vous, et vous en avez appris assez pour aujourd'hui. "

Elle le regarda, et dans sa figure, elle vit un soleil qui brillait bien plus chaud que le soleil de son précepteur. Mais il commençait à se faire tard, et elle vit, brillant au loin et se rapprochant, les armures des soldats du roi, qui s'inquiétaient de ne plus la voir et avaient quitté l'équipage.

Aussi, plaquant très rapidement un baiser léger comme une plume sur la joue du pauvre paysan célibataire, elle le quitta et s'en retourna vers le carrosse au-delà du tournant de la route, serrant au creux de sa main une goutte de sang. Elle fit signe aux soldats d'attendre, et se changea dans les fourrés, avant de regagner le véhicule, cependant que le pauvre paysan célibataire continuait de retourner la terre pour la vivifier dans le soir qui s'en venait.

Le temps passa, la perle de rubis au creux de la main de la fille de l'empereur de Chine sécha et s'envola, ne laissant qu'une petite trace blanche et fine en souvenir de ce qu'elle avait manié la houe, ce jour-là, sur les bords des chemins du monde.

A quelques temps de là, à la veille des célébrations de l'an neuf, l'empereur de Chine fit convoquer sa fille dans la grande salle couverte de nacre et lui parla, alors qu'il était assis dans son trône en écailles de dragon, savourant un thé dans lequel il faisait tourner une petite cuillère de vermeil.

- Ma fille, tu vas bientôt être en âge de te marier ; il me faut te choisir un époux. Mais tu sais que je t'aime, et je ne veux pas en choisir un qui n'ait pas ta convenance. Aussi, dis-moi : y en a-t-il un qui ait ta préférence ?
- Je ne le sais pas, père, je n'en ai pour l'heure trouvé aucun qui me convienne tout à fait. Ton vizir est fort sage, mais il a au fond de l'œil comme une lueur mauvaise et qui me fait peur, quand il me regarde et ne sait pas que je l'observe. Concernant ton chambellan, je ne sais ce qu'il pense vraiment, tant il excelle à cacher ses pensées. Si le capitaine de ta garde est fort bien fait, il ne sait parler que de sang et d'honneur. Quant à nos voisins, ils sont tous fort âgés et je ne goûte guère aux plaisirs qu'ils affectionnent. Je ne sais, père, lequel prendre...
- Il ne presse pas trop que tu arrêtes ton choix, ma fille adorée, mais le royaume ne saurait trop attendre. Aussi, je te laisse une année pour ce faire. L'an prochain, lors des célébrations de l'an neuf, tu annonceras ton choix à ma cour. "

Ainsi fut proclamé, avant que les fusées de l'an neuf n'illumine le ciel et que les pétards chassent les mauvais esprits, de par les routes du monde, la nouvelle que l'an prochain la fille de l'empereur prendrait un époux.

Une année passa. A la cour de l'empereur de Chine, tous complotaient pour obtenir les faveurs de la fille de l'empereur, mais cette dernière à tous se refusait. Tel était trop ceci, tel autre trop cela, et aucun ne lui convenait. Le grand vizir, qui de tous était le plus empressé, fit appel à un magicien, qui amena dans une pièce secrète de nombreux appareils étranges qui zonzonnaient, crépitaient et bruissaient étrangement, avec sur leur face des cadrans qui tournaient en tous sens et affichaient des valeurs sans cesse changeantes.

Dans son champ, au bord des routes du monde, le pauvre paysan célibataire avait semé et, parce qu'il avait l'amour des plantes qui poussent et savait y faire pour vivifier la terre, ses légumes poussèrent en abondance. Il les emmena au marché, mais ils avaient tant et tant poussé qu'il ne put tous les vendre, et se retrouva néanmoins en possession d'une belle somme d'argent pour un pauvre paysan célibataire. Il mit des choux en jarre pour les faire fermenter, il mit des courgettes, des aubergines et d'autres plantes encore en bocaux pour l'hiver, récolta et fit sécher son riz et ses autres céréales, prépara et ainsi fit des provisions pour toute l'année à venir. Contemplant, dans le cellier, toutes ses provisions, il en était content, et remercia les dieux ainsi qu'il se devait. Il pensait parfois à cette belle fille noble dont il avait fait couler le sang, et, étrangement, cette pensée ne lui faisait pas peur. Quand virent les temps des célébrations de l'an neuf, il s'en alla à la grande ville pour y assister aux festivités.

La fille de l'empereur de Chine n'avait pas arrêté son choix, et ne savait que faire pour annoncer la nouvelle à son père. Reculant le moment, elle se taisait. Quand vint le moment des festivités, elle monta dans son carrosse et parcourut les rues de la grande ville, cachée derrière les rideaux et observant la foule qui se pressait, étourdie du bruit des pétards qui éclataient de toutes parts, enivrée de joie et de ferveur. Au sein de cette foule, le pauvre paysan célibataire regardait passer le somptueux équipage et se souvenait des mains comme des colombes de la jeune fille noble, de la douceur de sa taille quand il l'avait prise pour lui montrer comment manier la houe, et de l'éclat, sauvage et imprévisible, étincelle de bonheur, de ses lèvres sur sa joue quand elle l'avait embrassée. Mais un paysan ne saurait convoiter une jeune fille noble, et il tentait de se résigner.

- Tu es célibataire certes, mon ami, mais tu es aussi pauvre et paysan. N'espère pas contempler tous les jours de ta vie ce qui ne fut qu'un rêve, contente-toi de ton statut et cherche plutôt, en ce jour de liesse, une compagne qui te soit accessible. "

Voici ce qu'il se disait alors que, les yeux pleins d'étoiles, il contemplait le passage de l'équipage somptueux de la fille de l'empereur de Chine. Mais les hommes sont ainsi faits que jamais tout à fait ils ne renoncent à leurs rêves, et il suivit le cortège jusqu'aux grilles du grand palais.

mercredi 20 juin 2007




jeudi 10 mai 2007

Le lac noir

Je vis seul, souvent, même s'il m'arrive à l'occasion de rencontrer quelques amis, le temps d'un dîner convivial, quand dehors les sombres sapins se couchent et se redressent comme les poils d'un tapis sous la main glaciale du vent, et que la montagne gémit sous les assauts inlassables du gel. Nous restons là, fréquemment assez tard, et la chiche lueur de l'ampoule jaune du plafonnier délimite un cercle de chaleur qui nous rassemble et fait paraître le froid moins pénétrant, dans les odeurs de soupe, de ragoût et de viande salée. Alors le rubis du vin étincelle dans nos verres et semble promettre l'ineffable trésor d'un réconfort merveilleux. Les langues se délient, et nous évoquons des souvenirs, des histoires, de nouvelles légendes que nous réinventons à mesure que s'épaissit la noirceur derrière les volets clos.
Je suis gardien de nuit, ce n'est pas une tâche très fatiguante ni très prenante, et qui me laisse le loisir de parcourir en solitaire les sombres massifs de sapins qui environnent les lieux. Je surveille une scierie dans les Vosges, située au bord du Lac Noir. Pourquoi cette étendue d'eau glacée porte un tel nom, je ne le sais que depuis peu. C'est tout récemment que je l'ai appris, l'autre nuit, alors qu'avec Denis, repus mais néanmoins inassouvis de notre continuelle fringale de bonne chère, nous rêvions à d'amples choucroutes surmontées de charcuteries en colonnes grasses et luisantes à la fois, et dont les sucs irrigueraient de tendres pommes de terre blondes à souhait.
- Mon très cher ami, me dit Denis, serrant dans sa grande pogne un verre de schnapps, je suis historien, tu le sais."
Je le savais, en effet, même si je n'ai jamais su les raisons qui avaient poussé ce gaillard d'un mètre 80 pour 135 kilos à s'exiler ici, loin de toute grande ville. Je soupçonne fort là-dessous une histoire de cœur, de celles qu'il traite à la légère en se moquant de lui-même, mais qui néanmoins le bouleversent profondément, bien plus que ce qu'un reste d'orgueil imbécile le laisse en révéler.
Il était passé me voir, ce soir-là, et nous avions fait honneur à un civet de lièvre fort civil, mariné dans le vin et assaisonné aux airelles sauvages. Pour l'heure, reposant confortablement sur nos sièges, nous dégustions une eau-de-vie que distillait un bûcheron des mes connaissances, un homme qui parlait peu mais savait y faire. Etait-ce le vent du dehors qui faisait ainsi vaciller l'ampoule du plafonnier au bout de son fil ? Très certainement, mais le jeu des ombres et de la lumière dessinaient sur la face de l'historien d'étranges sculptures. Je me resservis un verre de schnapps que je portais à mes lèvres, et, pendu au lèvres de mon ami, laissai la familière brûlure de l'alcool gonfler ma bouche des délicieux parfums de la mirabelle.
Denis me conta que, jadis, le Lac Noir ne portait pas ce nom. Pour moi, qui avait trop versé à mon sens dans la fréquentation agaçante de mes semblables, je n'avais vu dans ce patronyme que le stupide besoin d'identifier les choses en les baptisant de telle sorte qu'il ne soit pas possible d'ignorer leur nature. Ainsi, le Lac Noir aurait du être ainsi nommé en raison des sapins qui l'entourent. L'histoire, la grande, en avait décidé autrement.
L'endroit avait été fréquenté de tous temps, attestait Denis, et certaines grottes des environs gardaient, cachées sous le lourd boisseau de leur obscurité, des peintures rupestres d'une étrange beauté sauvage, de surprenants mégalithes aux faces gravées de lignes courbes, ainsi que quelques étendues de pierre plate où avait été creusées de petites cupules et que l'on disait être utilisées pour immoler des bêtes, mais parfois aussi des condamnés à mort. Pour autant, les hommes ne s'étaient jamais établis durablement dans les environs proches. D'une lignée temporelle remontant aux hommes de la préhistoire, les berges avaient été un lieu de culte, et si jusqu'alors on n'en avait jamais sondé le fond, nul doute que les eaux profondes du Lac Noir recelaient une grande quantité d'ossements sacrificiels, d'objets précieux jetés là en expiation, ainsi que bien d'autres curiosités encore. A bonne distance, on avait relevé des traces attestant l'existence passée d'un campement primitif, sous le tracé de la route principale du village de R***.
Le village de R***, dont il ne subsiste de nos jours que des ruines squelettiques peuplées de choucas croassants et vindicatifs, avait eu le sombre privilège d'abriter en son sein un seigneur Armagnac, capitaine démobilisé par la guerre de Cent Ans, qui avait choisi d'y installer, avec sa compagnie de gueux, le quartier général de ses forfaits. De là, notre homme menait des attaques incessantes pour rançonner les riches marchands, piller les villes avoisinantes et même parfois descendait jusque dans la vallée pour assouvir sa soif de richesses et de plaisirs faciles. La populace s'en émut, et il fut décidé de mettre fin aux agissements du triste sire.
Il ne fallut pas moins de quatre compagnies de soldats pour déloger le rapace de son repaire, au terme d'une bataille qui dura près de cinq jours. Bataille meurtrière, s'il en fut, car l'Armagnac savait se battre, et utilisa avec le génie des soldats aguerris tant le couvert des arbres que la pente des terrains pour gêner l'avancée de ses adversaires. Quand s'éteignit le cliquetis des épées et le vibrant choc mat des flèches, il ne restait plus qu'une poignée de soldats, amer prix d'une victoire accablante sur les brigands. Partout où portait le regard, ce n'était que ruisseaux de sang offrant un baptême impie à la terre, chatoiement des foulards de couleur et des colifichets des ruffians tombés au sol, éclat métallique d'armes qu'étreignaient encore les mains des moribonds. Il ne fallait pas songer à enterrer tous les morts, pas plus qu'il ne convenait de s'attarder longtemps encore en ces lieux, car le bruit courait qu'une autre compagnie d'Armagnacs était en route. Tous les cadavres furent donc jetés dans le lac, soldats et brigands mêlés, les ennemis d'avant devenus chair morte indifférenciée. Alors que progressait la tâche macabre de traîner tous les corps jusqu'aux berges, les corbeaux arrivaient, nombreux, par milliers, et formaient une hideuse couverture bruissante et caquetante à la morbide pâture qu'ils s'appropriaient. Les hommes achevèrent en toute hâte leur besogne. Quand ils quittèrent les lieux, le soir tombait et les plumes noires des charognards se confondaient avec l'obscurité naissante. De ce jour, le lac fut nommé Lac Noir.
Denis se tut. Dehors, une chouette effraie lâcha un cri lugubre. Le froissement de ses ailes nous apprit qu'elle venait de passer la lucarne avant d'arpenter le grenier pour amener en pitance à ses petits le cadavre de quelque rongeur tombé sous ses serres. Nous ne disions rien. Les yeux dans le vague, j'écoutai le cliquetis de ses griffes sur le plancher, au-dessus de nos têtes. Dans mon dos, le poêle à faïence distillait une douce chaleur ronronnante, rompue de temps à autre par le claquement sec d'un morceau de charbon humide.
Il était une autre légende que Denis ne connaissait pas, et qui elle aussi avait trait au Lac Noir.
Mon travail, la nuit, dans la scierie, se borne à effectuer une ronde, afin d'être sûr que le feu ne risque pas de consumer les lieux. En parcourant l'usine silencieuse, dans l'obscurité, mes pas m'amènent régulièrement dans les bureaux aux fenêtres donnant sur le Lac et, à chaque fois, je ne peux m'empêcher de me remémorer ce que j'y vis, une nuit de solstice d'hiver.
Denis connaissait Attila, bien évidemment, ce pillard venu d'Asie Centrale dont la horde avait tracé un sillon sanglant jusqu'à déferler sur Rome d'où il avait mis fin à sa terrifiante course. Dans sa retraite, le Hun était passé par les Vosges, à deux pas du Lac Noir. Il y avait établi un campement provisoire, de campagne. Dans la tremblante lueur des torches, la horde avait fait halte plus haut, dans la forêt. Les femmes et les enfants des Huns connurent-ils la peur, sous la sombre futaie des sapins ? Le bétail meugla-t-il, exhalant sa faim et sa fatigue dans de grands panaches de vapeur lâchés par leurs naseaux dilatés ? Je ne crois pas que la légende ait raconté la foule immense des Huns, peuple des plus nomades, les innombrables chariots bâchés, les appels et les cris dans la nuit, les bruits de la forêt. Elle dit clairement par contre que, dans le sillage écumant des chevaux menés au combat, roulait un splendide chariot, dont le timon était d'or massif et les roues de bois précieux cerclé d'argent. Pas moins de six bœufs au pas pesant le menaient. Sous la bâche gisait le fruit des rapines de Attila, des monceaux de joyaux merveilleux, des tonnelets emplis d'or en poudre, de multiples cassettes dégorgeant de pierres précieuses, des sacs sans nombre où cliquetaient des couverts d'or, de vermeil et d'argent. Orgueil de son chef, ce chariot était apte à assurer la fortune éternelle, même du plus dispendieux des audacieux qui ferait main basse dessus. Ne racontait-on pas que s'y trouvait, protégé par un écrin de peau d'agneau mort-né, la corne d'abondance d'où jaillissait, pour peu qu'on la saisisse, un flot ininterrompu de richesses à nulles autres pareilles ?
La fuite d'Attila était considérablement ralentie par ce trésor. Le chef Hun ne pouvait longtemps encore le traîner à sa suite, il devait le cacher en quelque lieu pour revenir plus tard le reprendre, en secret. Et quel meilleur lieu que cette forêt des Vosges, sombre et déserte ? Seul, à l'insu de ses fils, il emmena l'attelage au bord du Lac et l'y coula. Pour son malheur, ses enfants, envieux et cupides, le suivirent alors qu'il guidait les bœufs dans l'eau. Depuis quelque temps déjà, ces jeunes loups impatients rêvaient de reprendre le combat et d'arpenter les riches terres de l'Europe, au mépris de la volonté paternelle.
- Père, nous venons toucher notre héritage."
Attila se retourna. Dans sa main droite apparut le court cimeterre dont la lame avait fauché tant de vies.
La bataille fut brève, et le chef de la horde se battit comme un loup acculé. Durant le combat, le chariot, sous l'effet de son poids, glissa lentement sur le limon gras jusque dans les eaux froides, entraînant à sa suite les six malheureux bœufs qui meuglaient de terreur.
Leur forfait accomplit, les fils jetèrent le corps du père dans le Lac Noir, se promettant de venir encaisser discrètement leur héritage quand leurs poursuivants se seraient lassés. Mais ils n'eurent guère le loisir de le faire, et le destin d'une ultime bataille mit fin à leurs rêves de richesse, emportant dans le froid silence de l'éternité le lieu où était à jamais enseveli le somptueux chariot.
On croit beaucoup en la religion, dans les Vosges, et encore plus au Diable. Voici ce que content parfois les vieux, lors les veillées au coin du feu, plus bas, dans la vallée. Satan, voyant là l'occasion d'éprouver la faiblesse des hommes en faisant appel à leurs sentiments les plus cupides, fit en sorte que, tous les solstices d'hiver, remonte des profondes eaux le merveilleux chariot jusqu'à ce que le moyeu de roues affleure la surface, promettant, à qui serait assez fou pour vouloir le sortir de l'étreinte glacée de l'onde, l'éternelle richesse. Mais le Malin est sournois, et les marchés qu'il propose sont toujours des marchés de dupes. Que les téméraires s'avisent seulement de prononcer une seule parole, d'émettre un seul son, et c'en était fini d'eux. Inéluctablement le chariot rebroussait chemin et les entraînait à tout jamais vers le froid éternel qui régnait en maître incontesté dans les noires eaux du fond du lac.
Le butin de ce chariot était maudit, provenant d'églises et de monastères pillés, de parures arrachées à des cadavres encore chauds, de joyaux dérobés alors que retentissaient les cris de terreur et le fracas des incendies dans de riches demeures.
Or, voici ce que je vis depuis la fenêtre de la scierie, par une froide nuit de solstice d'hiver, alors que gémissait le vent dans les sapins et que lui faisait écho la roche craquant sous le gel. Sous la blafarde lueur d'une pleine lune, fendant les eaux, émergea le chariot d'Attila. Accrochés à ses roues, les corps des malheureux qui avaient échoué à dérober ce trésor tressautaient grotesquement dans une immonde parodie de polka maladroite. Mais la vision qui retourna mes sens fut celle-ci : à la place du cocher - grimaçant d'un rire horrible qui arrêta l'espace d'un instant le battement frénétique de mon cœur et couvrit ma peau de frissons incoercibles - la hideuse dépouille mortelle du chef des Huns me faisait signe de le rejoindre en agitant son bras presque totalement dénué de chair.
Mais cette vision, cette horrible vision qui parfois m'éveille encore en sueur au beau milieu de la nuit, je ne pouvais la conter à Denis. On ne trompe pas longtemps les historiens, et mon très cher ami ne prise rien tant que la vérité, la seule vérité historique.

Elisabeth

La nuit, je la connais bien. C'est mon métier que d'y circuler, mon gagne-pain, devrais-je dire, car l'écriture et les rêves ne nourrissent pas leur homme. Le père d'un copain m'a trouvé ce boulot de gardien de nuit, qui me permet d'écrire tout en étant (bien mal, hélas) payé. J'ai ainsi, il y a deux ans, rejoint le club des hiboux, de ces gens qui dorment le jour et travaillent la nuit. Pour autant, je n'ai pas perdu totalement le contact avec mes amis d'avant, ceux qui vivent le jour. Parmi eux, il y a Fernand qui travaille en équipe et fait les 5/8, tantôt le jour, tantôt la nuit, et qui est en quelque sorte un hibou intermittent. Aujourd'hui, je ne travaillais pas, j'étais en repos, et tout à l'heure, il est passé me voir, pour discuter. L'hiver est rude, cette année, et jusque tard dans la nuit, nous avons bavardé, comme de coutume. J'habite un tout petit hameau où il n'y a aucun commerce, mais qui est situé juste au bord d'une des réserves naturelles du Ried, en Alsace.
Le Ried, c'est un ensemble de plaines inondables, un coin de nature qui ne ressemble guère aux cartes postales pleines de cigognes et de maisons à colombages. On y trouve des orchidées, des lianes, des plantes et des fleurs qui ne poussent que dans cet écosystème bien particulier, des animaux sauvages et surtout des arbres, splendides comme des piliers de cathédrales. Mon poste de gardien quant à lui est sur Strasbourg, à 25 km de là. Pour m'y rendre, je prends généralement la petite route qui, au travers de la forêt et des champs, serpente et musarde en pleine campagne. Venant de la capitale alsacienne, lorsqu'on quitte la rocade et que l'on a passé la banlieue, par cette voie on pénètre rapidement dans un domaine où l'eau est reine. Comme il a beaucoup plu ces derniers jours, avec Fernand nous avons bien évidemment parlé de l'eau.
Il y a, au bord de la route, à proximité de Strasbourg et ses banlieues, une gravière qui, aux beaux jours, attire en masse les estivants venus profiter de sa fraîcheur pour s'y baigner. Ce plan d'eau, depuis cet été, est définitivement fermé au public par de grandes palissades en bois et en béton qui font comme un blasphème dans la verdure. Fernand, jamais en panne d'imagination, m'a raconté une histoire à ce propos. Que cette histoire soit vraie ou fausse n'a que peu d'importance, en somme. Pour Fernand, sa beauté ne réside pas forcément dans sa véracité. Aussi, dans les odeurs du café italien qui chauffe sur la cuisinière, assis les coudes sur la table de la cuisine, une Marlboro coincée entre deux doigts, Fernand m'a raconté sa légende campagnarde.
Elisabeth était une femme d'une vingtaine d'années, aimable et jolie, du genre qui fait monter le sourire aux lèvres de ceux qui la croisent dans la rue ou à son travail. Elle vivait, seule, dans une petite maison héritée de ses parents et qui donnait sur la gravière. Les soirs d'été, quand Elisabeth quittait son poste de secrétaire, elle n'avait qu'une hâte, quitter ses chaussures à talons et sa jupe droite pour enfiler en hâte son maillot de bain, saisir une serviette et filer au bord de l'eau. Les gens ne lui connaissaient pas de petit ami ou de fiancé, tout au plus des relations, de vagues copains, des connaissances de boulot, qu'elle saluait de loin d'un geste vague de la main quand d'aventure elle les croisait. Elisabeth ne se plaignait pas de sa quasi-solitude. Elle n'aimait que modérément la compagnie de ses semblables, les jugeant trop snobs, ou trop familiers. En matière de rapports humains, ses contacts professionnels lui étaient largement suffisants. Malgré cela, ou peut-être en raison de cette attitude misanthrope, quand elle gagnait sa place sur les rives de la gravière, toujours la même, sur la grève à deux pas de l'eau, nombreux étaient les gars du village voisin qui déroulaient leurs serviettes à ses côtés pour tenter de lier connaissance. Elle les laissait faire, et ne répondait pas à leurs maladroites tentatives d'engager la conversation. Eux se rendaient bien vite compte que, enfermée dans un cocon glacé, elle ne les tolérait qu'à peine. Bientôt, le regard assombri par la frustration et la bouche tordue en un pli amer, les prétendants ignorés roulaient leurs nattes et regagnaient la compagnie de leurs semblables, échangeant des remarques acerbes sur cette fille un peu hautaine et qui les snobait. Ils parlaient à voix basse, se poussaient du coude, ricanaient sottement. Elisabeth les ignorait superbement. Elle savourait sur son corps la caresse du soleil après le bain, puis, dès que les gouttes sur sa peau avaient séché, plongeait à nouveau gracieusement dans l'onde et nageait, nageait, longtemps, le plus longtemps possible. Elle n'aimait rien tant que d'être totalement dans l'élément aquatique, de savoir ses longs cheveux flotter tout autour de sa tête et de ses épaules, de ne plus sentir le poids de son corps, de flotter délicieusement, si haut, loin au-dessus du fond que durant toute la journée, la drague avait gratté avidement, toujours plus profond, pour extraire le gravier et le sable et le ramener sur le ruban gris du tapis roulant.
Car la gravière est toujours en activité, qu'il y ait des baigneurs ou non. En son centre, elle est très profonde. Je n'ai jamais nagé jusque là pour le vérifier, mais Sam, un ouvrier qui connaît bien ce chantier puisqu'il y travaille, l'a certifié à Fernand. Ce dernier avait examiné la longueur de la chaîne de la drague, et il avait compris que Sam n'exagérait pas.
Ce jour-là était un 20 juillet, torride, lourd, presque poisseux. Strasbourg est situé dans une cuvette, et lorsqu'il y fait chaud, l'air ne circule guère. Si l'on ajoute à cela la pollution, on comprend que parfois la cote d'alerte est atteinte et que, afin d'éviter les intoxications et les problèmes respiratoires pour les riverains, les usines sont obligées d'arrêter leurs activités sur ordre des services municipaux. Elisabeth était particulièrement heureuse de quitter son bureau surchauffé et les odeurs des activités humaines. Elle n'avait mis qu'un quart d'heure pour quitter l'agglomération, laps de temps inespéré par sa brièveté. à peine arrivée chez elle, elle s'était changée en un temps record avant de gagner la grève. Les ouvriers travaillaient encore, et Sam, la voyant prendre sa place habituelle, s'était porté à sa rencontre. Mademoiselle, avait-il dit, demain ce sera fini, vous ne pourrez plus vous baigner ici, le patron, il va fermer le chantier, il paraît qu'il a peur qu'il y ait un accident, à cause des trous et des éboulements, tout ça, vous savez. En l'entendant, Elisabeth s'était raidie, et un nuage avait assombri son doux visage. Sam avait compris qu'il allait se passer quelque chose. Ce soir-là, peu se baignèrent, et tous avaient quitté les lieux lorsque que sept heures sonnèrent au clocher du village voisin. Ne restaient au bord de l'eau que Fernand et Elisabeth.
Car, discrètement, chaque fois que cela était compatible avec ses horaires de travail, mon ami venait à la gravière, mais non pour se baigner, même s'il apprécie le bord de l'eau. En fait, Fernand, comme il me l'avoua ce jour-là, dans la cuisine, les paumes serrées autour d'un mug de café chaud avec une goutte de lait, venait contempler Elisabeth sans seulement oser lui adresser la parole, de crainte de se voir repoussé à l'instar des jeunes du village. Pour lui, elle aurait peut-être fait une exception ; mais souvent de rêver est préférable. Concrétiser ses rêves, c’est les tuer. Aussi, chaque fois qu'il le pouvait, Fernand s'installait sur la grève et engrangeait de délicieux et éphémères souvenirs visuels. Ce 20 juillet, ils étaient seuls et sans témoins, lui et elle, séparés de quelques cinq cent mètres de gravier fin et d'herbe. Le soleil couchant teintait l'horizon de pourpre et de sang. Pour mon ami, l'eau avait une qualité particulière, une couleur peu commune, et il régnait une atmosphère assez étrange autour la gravière. Des nuages avaient obscurci l'astre du jour, et le ciel au zénith était encore coloré en gris et bleu tout à la fois. Sam, quand je l'ai croisé le lendemain matin au café du village, m’a dit que, tard dans l'après-midi, la drague s'était coincée dans le fond. Avant qu'il soit nécessaire de chercher des plongeurs pour la dégager, le godet s'était libéré spontanément dans un bouillonnement de vase. Selon les ouvriers, il y avait une cavité sous le gravier. Mais comme la journée était presque finie, les hommes s'étaient contentés de draguer un peu plus loin, attendant le lendemain avant de pousser plus loin leurs investigations. Une cavité au fond d'une gravière, ce n'est jamais une bonne surprise, car elle peut signifier que le filon de gravier est arrivé à son terme.
Ni Sam ni Fernand ne surent jamais s'il y avait eu une grotte sous le gravier, là-bas, tout au centre du lac artificiel qui faisait bien 800 mètres de diamètre, car le lendemain le godet ne se coinça plus. Le filon ne s'était pas tari, et la cavité s'était comblée. Ce soir du 20 juillet, mon ami ne se baigna pas. L'eau ne lui inspirait pas confiance, et même s'il est un excellent nageur, il avait compris que, ce soir-là, la gravière ne voudrait pas de lui. Elisabeth n'aimait que modérément la compagnie des autres êtres humains et ne communiquait guère avec eux. Fernand affirme aujourd'hui encore qu'elle se baignait seule très tard dans l'année, et que certains jours d'automne encore un peu chauds, alors qu'il se rendait à son travail le soir, aux alentours de 22 heures, il avait plus d'une fois aperçu la serviette de la jeune femme sur la grève et avait entendu le bruit d'éclaboussures caractéristique de quelqu'un qui nage vigoureusement. Selon lui, Elisabeth était encore dans l'eau alors que la nuit était fort avancée. Fernand avait rangé ses affaires aux alentours de 23 heures. S'il entendait toujours l'élue de son cœur nager, il ne la distinguait plus qu'à peine sous les rayons de la pleine lune. Il s'apprêtait à quitter les lieux, et jeta un dernier regard en direction de la forme obscure qui flottait au milieu de la gravière, lorsqu'un pressentiment lui fit tourner les yeux en direction des affaires de la belle.
Fernand est un gentleman discret, l'un des derniers qui soient, et apercevant le maillot d'Elisabeth et comprenant qu'elle se baignait nue dans la nuit, il rougit fortement et ne se tourna pas immédiatement vers l'eau. Lorsqu'il entendit une énorme éclaboussure, qui ne pouvait aucunement être due à l'élue de son cœur, il tourna néanmoins la tête dans cette direction. Et là, sous la lune, il crut voir une nageoire caudale trop grande pour appartenir à un poisson, parallèle à la ligne de flottaison comme celle des cétacés. Il n'y a pas de cétacés dans les cours d'eau alsaciens, mais l'on y trouve parfois des silures, ces immenses poissons-chats originaires d'Europe Centrale. Il arrive à Fernand de pêcher, et je le crois parfaitement capable, comme il l'affirme lui-même, de suffisamment bien connaître la faune aquatique locale pour en identifier aisément ses représentants. Ce qu'il avait vu ne pouvait être à ses yeux un poisson, ainsi qu'il me l'a certifié ce soir, alors que le vent dehors était glacial et que nous nous réchauffions en sirotant des petits verres d'eau-de-vie de cette mirabelle lorraine que m'a offerte ma grand-mère. Pour Fernand, cette nageoire, c'était Elisabeth, qui avait définitivement tourné le dos à la société des hommes qui érige des barrières dans la nature, et avait rejoint celle des sirènes.
Lorsque, demain soir, avant de partir au travail, j'irai prendre un petit café au bistrot qui se trouve sur la place de la mairie et que j'y croiserai Sam, je lui demanderai si, au matin du 21 juillet de l'an passé, il n'a pas trouvé sur la grève, oubliés semble-t-il par mégarde, une serviette et un maillot de bain féminin. Je pense qu'il me répondra par l'affirmative. De toutes manières, on ne peut plus se baigner dans la gravière, et la palissade empêche quiconque de jeter un œil sur l'eau qui dort. Alors probablement que, tout compte fait, je ne poserai pas la question à Sam, mais que je me contenterai de le saluer et puis de vider une tasse ou deux de café en bavardant de choses et d'autres. Mais pas d'Elisabeth, non. Cette histoire-là appartient à Fernand.

vendredi 6 avril 2007

Ici et maintenant


Me revoilà, ma licorne, ma Luminalba. Je me suis tu, je le sais bien.

Mais ce silence m'était nécessaire.

Il était beau, du moins je le crois.


Et tu es restée belle, aussi, dans mes rêves.


J'ai reçu ce matin au courrier un colis qui contenait les services presse de (Pro)Créations.


Je ne pouvais pas mettre ici la nouvelle de ma plume qui y figure.


Alors je t'offre, en compensation, Bella Bartok, perchée sur un pommier dans le verger.


Je reviendrai bientôt, ma douce muse. Tu me connais, n'est-ce-pas, tu sais comment je suis, et tu me pardonneras mes absences.
A bientôt