Eulalie
Bien que dotée d’un physique lourd et ingrat, Eulalie possédait, lorsqu’elle se mouvait, une incompréhensible grâce naturelle ; l’on eût dit que l’air, devant son ample poitrine, s’écartait en un doux friselis, et que le sol s’adaptait à chacun de ses pas. On disait Eulalie sorcière, au village de Paimpont, et nombreux étaient ceux et celles qui étaient allés la voir pour quémander, qui un retour d’affection, qui un charme pour accroître ses affaires, en somme toutes sortes de coups de pouces magiques auxquels personne ne croyait mais qui, à tout prendre, ne mangeaient pas de pain et ne pourraient assurément pas faire de mal.
Et de fait, comme souvent par chez nous, les gens avaient raison. Eulalie était une sorcière, une des vraies ensorceleuses, jeteuses de sorts et magiciennes de Brocéliande. Elles n’étaient plus guère nombreuses, ses consœurs, victimes des étiquettes administratives qui en faisaient, soit des charlatans, soit des personnes exerçant illégalement une médecine pourtant largement plus que millénaire. Alors, toutes se cachaient et ne faisaient pas étalage de leurs pratiques et de leurs savoirs.
Qu’est donc la magie, sinon une autre manière de voir les choses ? Eulalie avait toujours été curieuse de ces choses-là, et ce depuis son enfance. Ce qui était caché la passionnait, et elle n’avait de cesse que de comprendre, et si possible démonter, les ressorts des choses et des savoirs. Elle avait été, à l’école, une enfant particulièrement douée, même si sa paresse naturelle ne l’avait guère portée aux efforts. La ville de Rennes était loin et la perspective de longues minutes en autobus pour rejoindre l’université avait suffi à lui faire abandonner d’hypothétiques études ; de plus, entre les deux guerres, les filles éduquées n’étaient pas la norme. Elle renonça donc sans grande peine au savoir savant, et épousa un vieux barbon, riche rentier, qui désespérait de trouver compagne avant de mourir. Elle s’occupa de lui avec toute la patience requise, accédant à ses moindres désirs, mais elle ne l’aima jamais.
Etait-elle seulement capable d’aimer ? Quand son époux décéda, elle ne chercha pas à se lier, si ce n’est à une vieille guérisseuse qui connaissait les simples et lui enseigna son savoir, trouvant sans nul doute, dans la relation qui les liait, de quoi satisfaire son besoin de relations sociales et de transmettre ses connaissances. Etrange destin, en vérité, que celui d’Eulalie, qui savait à la fois mépriser les conventions sociales et néanmoins rester ouverte. Elle hérita de la clientèle de son amie, et, sans jamais attirer l’attention sur elle, sut se faire un nom, un de ces noms que l’on chuchote à un ami qui souffre d’une sciatique rebelle à tout traitement, un de ces noms que l’on lâche du coin des lèvres, un rien désabusé avec l’air de ne pas y toucher. A tout prendre, Eulalie était satisfaite de ce qu’elle avait accompli de sa vie : connue sans l’être, elle était de celles que l’on trouve dès lors que l’on cherche, prompte à aider sans juger, mais à jamais inaccessible. Sous la surface des choses, ombre d’un poisson qui nagerait sous l’eau et que seul révélerait un éclat brusque d’argent en mouvement, elle menait sa vie à sa guise, secrète et néanmoins présente.
Et le temps déposa sur Eulalie, lentement, la poussière de l’habitude, estompant ses traits jusqu’à en faire devenir une silhouette familière à peine aperçue du coin de l’œil mais dont nul ne connaît avec précision les détails.
Elle était native du Cannet, hameau aux abords de Paimpont, et à présent plus personne ne se souvenait de la jeune fille rieuse aux tresses qui riait sur les bancs scolaires, non plus que de la femme mûre qui accueillait parfois en été, le temps d’une étreinte passagère, les journaliers de passage. Elle était devenue la vieille Eulalie, et c’était déjà bien assez pour les gens d’ici. Comme un roc à la forme particulière marque un lieu, elle était fondue dans le paysage social. On la tolérait, on l’oubliait, elle était partie prenante de la société des natifs locaux, de ceux dont la présence n’incite aucunement à questionnement.
Elle avait pourtant connu le bonheur. Son savoir magique, elle l’avait parachevé auprès d’un très vieil homme qui avait franchi les portes de la mort voilà quatre années. Il avait rencontré la femme mûre, ils s’étaient aimés alors que le fracas de la deuxième guerre mondiale lentement s’évanouissait dans les mémoires, et il était devenu au fil du temps son ami de bien, celui marche entre la lumière et l’obscurité ; il l’avait prise sous son aile, patiemment la guidant sur le chemin du savoir absolu. Il ne lui révéla que peu de choses de son propre passé ; les chiffres tatoués en bleu à son poignet n’étaient, à l’entendre, qu’une péripétie de plus, certes tragique mais lourde d’enseignement, dans son chemin de vie. Le soir où il déchira le voile de l’illusion suprême en laissant son âme s’envoler par-delà le voile qui recouvre toute chose, il lui légua, en matière d’héritage, les rouleaux de la Torah ainsi que certains ouvrages en hébreux qui ne figuraient dans nulle bibliothèque. Elle n’avait désormais plus besoin de lui pour progresser dans le savoir réel des choses.
Eulalie compta alors les occurrences des noms propres et communs, elles compara les différents passages, compulsa, analysa, trouvant dans cet héritage matière à bien plus qu’un enseignement, puisque son cœur aussi fut atteint par la grâce. Elle apprit de la sorte, seule, penchée sur les lettres aux formes si dissemblables de celles qu’elle avait apprises il y avait de cela si longtemps, sur les bancs de l’école communale. Assise sur ses talons, elle médita souvent très tard, essayant de comprendre, de ressentir et d’exister au-delà des apparences.
A Gaël, les élus venaient d’inaugurer en grande pompe une décharge destinée à accueillir les déchets ultimes de notre civilisation. Cette hérésie contre la mère Terre révolta Eulalie un moment, avant qu’elle ne comprenne que ceci aussi participait de son initiation, comme si, d’au-delà la vie, son ancien maître lui envoyait un signe. Le temps était venu pour la sorcière de réunir les conditions nécessaires à la réalisation d’un miracle, non seulement face aux hommes, mais aussi et surtout face à elle-même, un grand œuvre qui, parce qu’il couronnerait son enseignement, la rendrait apte, à son tour, à transmettre son savoir. La Terre souffrait, Gaia était malade des hommes, et Eulalie, prêtresse sans l’avouer de la boule bleue qui tournait dans l’espace, était thérapeute. Le choix de son grand œuvre fut aisé.
Il se trouvait, au cœur du Val sans Retour, un gisement d’argile verte d’une pureté rare. Au volant de sa vieille R5 rouge qui brinquebalait sur la route et laissait trop souvent échapper des nuages de fumée noire, Eulalie fit de nombreux voyages, utilisant pour creuser une pelle en bois de frêne, chargeant le véhicule jusqu’à le faire pencher dangereusement dans les virages. On la voyait passer, on la saluait parfois d’un geste de la main, mais on ne s’interrogea guère sur ce qu’elle faisait. C’était la vieille Eulalie, après tout…
Dans le jardin qui s’étendait derrière sa petite maison de pierre, elle dégagea un espace où elle laissa l’herbe sauvage prendre le dessus. La nuit de l’équinoxe de printemps, dans le givre subsistant de l’hiver, elle y déversa l’argile en un tas informe, laissant les éléments et la végétation la féconder. La glaise, issue des profondeurs de la mère Terre, devait s’endurcir, se frotter aux éléments. Ainsi passa le printemps, et le tas de glaise verte verdoya, accueillit la vie en son sein. De nombreux insectes firent leur nid dans la glaise verte, une couleuvre y déposa un œuf, et une nuit un renard y dormit.
La nuit du solstice d’été, alors que brûlaient alentours les feux de la Saint-Jean, Eulalie s’y allongea et resta là sans bouger jusqu’au petit matin, réchauffant la glaise de la chaleur de son corps et de sa vie. Elle sentait la vie frémir sous son ventre et bruire alentour, dans le chant des grillons et des criquets, et, de son corps ridé et affaissé par les ans, elle fit l’amour, le réinventant dans ses songes, offrant dans son étreinte toute la force de la magie qu’elle avait apprise et pratiquée.
La nuit de l’équinoxe d’automne, forçant son dos tordu à ne pas tenir compte des messages douloureux envoyés par ses muscles fatigués, elle modela le tas de terre en une forme humaine, masculine, dotée de tous les attributs, à l’image d’une antique statue grecque, légèrement plus grande qu’un humain.
Et enfin, lors du solstice d’hiver, elle inscrivit au front de la statue le nom de la vérité tel qu’elle l’avait déchiffré dans les rouleaux de la Torah, dissimulant les caractères étranges au sein de légères rides d’expression, ajoutant une pierre polie verte et ronde trouvée entre deux pierres, dans la sépulture du géant enseveli à proximité de l’hostié de Viviane. Puis, tournant sept fois dans le sens inverse des aiguilles d’une montre autour de la statue, petit pas après petit pas, elle appela la vie, pria la Terre, s’ouvrit à la Nature, la laissant puiser en elle le principe essentiel de l’existence et embrassa la statue sur ses lèvres, la réchauffant de son souffle.
Quant l’aube pointa, rose, derrière l’hostié de Viviane, la statue enfin s’éveilla à la vie. Le grand œuvre était achevé. Désormais, Eulalie était en mesure de transmettre son enseignement. Elle était prête à rencontrer son disciple et attendit patiemment que le destin le mette sur sa route.
Aude
J’étais très mal, à cette époque-là, une année qu’il était mort, me laissant seule pour tenir la ferme. Une année… C’est si long et si court à la fois. Tout le monde me disait qu’il faut que je tourne la page, que je me trouve quelqu’un, mais je ne pouvais pas m’y résoudre. Tout me le rappelait. Son visage, quand je me regardais dans le miroir, y apparaissait quelquefois. Mon Dieu, qu’il me manquait, alors. Je ne pouvais pas l’oublier, je ne voulais pas l’oublier, il avait été mon roc, le pilier sur lequel j’avais bâti ma vie, et il s’était écroulé, laissant mon âme et ma vie en ruines.
Je n’avais guère le temps, pourtant, de m’apitoyer sur mon sort. Deux fois par jour, les bêtes à traire, les œufs à ramasser, les cultures dont il faut s’occuper, et tout le reste, toute cette comptabilité nécessaire pour avoir le droit de vivre du produit de ma sueur. Mais souvent, quand je passais sur mon front une main lasse, je ressentais au fond de mon cœur son absence douloureuse. Alors je soupirais et, si personne n’était présent, il m’arrivait de pleurer.
Et puis j’ai rencontré Aemeth. Il n’a pas remplacé mon époux décédé, même s’il m’a énormément apporté et qu’il a cicatrisé de nombreuses blessures en moi. Il m’a fait souffrir, pourtant, au moins autant que le décès de mon mari. Et c’est uniquement maintenant que j’ai compris la raison de ces souffrances.
Mais, vous savez, je n’aime pas beaucoup parler de moi. Alors, même si désormais, au moment de mourir, je sais qu’il s’est passé beaucoup de choses en moi, que j’ai changé, je préfère m’en aller avec mes secrets.
Aemeth
- Bien sûr que je peux le faire. Mais toi, es-tu prête à en payer le prix ?
- Je peux t’offrir de l’argent, du bétail, des terres…
- Ce n’est pas ainsi que tu devras payer. Je veux, pour prix de ce que tu demandes, la première de tes larmes qui coulera quand tu seras partie, ainsi que la première goutte de sang et la première goutte de ton plaisir. Et je le saurai, si tu n’acquittes pas le prix exact, sois-en sûre.
- Si peu ? Tu ne désires pas plus ?
- Ne crois pas que cela soit insuffisant ; le prix que tu payeras sera bien assez élevé, crois-moi…
Quand l’étoile aura chu de mon front, déposez-moi en terre, sans cercueil ni linceul, laissez-moi me fondre à nouveau dans l’oubli et retourner au sein de ma mère.
Je ne suis pas humain, même si beaucoup d’entre vous pourraient le penser. Je ne suis pas né issu d’un ventre maternel, mais du mystère d’une magie très ancienne. Le grain de beauté qui orne mon front est dur comme une pierre précieuse, et les cicatrices autour de lui semblent former les lettres d’un nom depuis si longtemps oublié. On me nomme golem.
Les os de celle qui me fit surgir tel que je suis désormais sont devenus poussière. Mais je demeure, à tout jamais.
Je suis issu de la Terre, et chaque pas que je fais sur la peau de ma mère éternelle me revigore, restaure ma santé, me rend plus fort. Quelle mère ne voudrait pas avoir à tout jamais la charge de son fils ?
C’est une histoire étrange, que celle-ci ; une histoire de larmes et de colère, de frustrations refoulées, de magie et de désespoir, mais d’espoir aussi. Voici, issues de la bouche de celle qui aida à me mettre au monde, une nuit de lune levante, les premières paroles que j’entendis jamais :
« Ce n’est pas pour mon usage propre que je t’ai appelé, golem. Ta vraie mère est la Terre, le limon, la boue, la poussière. Ta mère souffre, golem. Elle souffre de ce que les hommes, à l’image de qui je t’ai façonné, la contrôlent et lui imposent leur volonté, sans tenir compte des signes qu’elle leur envoie. On arrache ses cheveux pour récolter ses poils en arrosant sa peau de poisons, on éventre son corps pour en extraire ses organes afin de les transformer en objets de plaisirs futiles, et personne désormais ne la soigne. Elle n’existe plus pour les hommes, pour eux n’existent que les avions, les logiques qu’ils croient économiques, le pouvoir, la lutte, la satisfaction de besoins égoïstes et thanatogènes. Je t’ai créé pour soigner ta mère, golem, parce qu’elle n’a pas le pouvoir d’engendrer seule un être tel que toi. Par la grâce d’une magie très ancienne, je lui ai donné le pouvoir d’engendrer une vie extraordinaire, un miracle.
Je ne te garderai pas longtemps auprès de moi, golem, parce que nos chemins sont appelés à diverger. Tu es mon grand œuvre, le témoin auprès des hommes que je suis dépositaire du savoir magique, le témoin dans mon cœur, mon âme et mon corps, de ce que je suis devenue. Je ne t’ai pas fait sot et illettré, et ta mère la Terre t’a accordé, en sus du don de la vie, celui de l’intelligence et de la beauté. A l’inverse d’autres de tes semblables qui auraient été créés jusqu’ici, ton corps physique ne grandira pas, parce que l’énergie que t’offrira ta mère la Terre à chaque contact que tu auras avec elle fera grandir ton intelligence et ton savoir. Tu es et tu demeureras unique, golem, en vie tant que demeurera en place la pierre qui orne ton front et qui ressemble à un étrange grain de beauté. Tu es immortel, golem, parce que ta mère est immortelle et que tu es conçu de son corps. Bientôt, je te quitterai, golem, et te laisserai accomplir seul ta destinée. Parce que tu connaîtras ce qu’est le bien et ce qu’est le mal, parce que ta mère est immortelle, tu ne mourras pas en raison du signe sur ton front, car ta mort serait vengée quarante-neuf fois ; tu seras vagabond et errant, et tu porteras témoignage à jamais des souffrances de ta mère.
Mais tout cela, ta nature ainsi que la manière dont tu fus conçu, tout cela doit demeurer secret tant que je parcours cette terre, car en accomplissant mon grand œuvre, j’ai défié tous les tenants de la morale et de la science. De même, par la suite, tu ne devras pas parler de tout cela, parce qu’aussitôt on t’enfermerait, on t’étudierait, on ferait des expériences sur toi, et on t’empêcherait d’accomplir ton destin. »
Je me nomme golem, je me nomme vérité. En mon nom est la mort incluse, et tous ceux que je côtoie passent comme passent les papillons les papillons de nuit dans la flamme de la bougie, comme passent les éphémères qui ne durent que l’espace d’une nuit, ne mangeant pas au pain du savoir, pris dans leur folie de reproduction.
Peu de temps après ma conception, une femme se présenta à la petite maison de pierre. Elle se nommait Aude, elle était jeune, et veuve. Il lui fallait trouver quelqu’un pour l’aider à tenir la ferme. Elle n’était pas venue rencontrer Eulalie pour cela, toutefois ; elle toussait et avait besoin d’un remède pour se soigner. Mais elle parla, elle me vit, me prit pour un de ces journaliers qui n’existaient plus depuis quelques décennies déjà. Elle me proposa de travailler pour elle. Et ce fut ainsi que je quittai Eulalie.
La vie à la ferme remplissait grandement mes jours, les premiers mois. Eulalie, quand elle avait modelé mon corps de la glaise issue du Val sans Retour, m’avait fait beau. Et chaque jour passé à fouler le corps de ma mère la Terre me rendait plus intelligent, plus fort, plus beau encore. Petit à petit, Aude se rapprocha de moi, me contant sa vie passée, s’étonnant que je ne mange pas, que je ne tombe jamais malade. Elle m’habillait, pourvoyait à tous mes besoins, et m’instruisait de la tenue d’une ferme.
A écouter mes questions et mes remarques, peu à peu, son regard sur l’agriculture changea. Elle utilisa de moins en moins d’engrais, préféra pour ses cultures des plantes, légumineuses et céréales adaptées à la région et au terrain. Elle cessa d’élever des vaches laitières artificielles, préférant des races du terroir, plus saines et plus naturelles. Jamais toutefois, peut-être par crainte de sembler ridicule ou de céder aux modes, elle ne demanda à arborer le label écologique.
Le temps passa, quelques années.
Un matin de janvier, à l’herbe sauvage couverte de givre, Eulalie s’en fut. On la vit la veille dans le village, tenant par la main un tout jeune homme, encore presqu’un enfant, et cela fit beaucoup jaser ; mais les commérages se turent le lendemain, quand on découvrit sa petite maison de pierre vide, ne contenant plus qu’un coffre de bois avec mon nom inscrit dessus. J’en héritais donc, et petit à petit la végétation envahit la maison d’Eulalie, oubliée de tous.
Jamais je ne révélai à Aude ma vraie nature, en raison de la demande que m’avait faite Eulalie. Incontestablement, la présence était bénéfique à Aude, et ce non seulement en raison des tâches que j’effectuais à la ferme. Une nuit, deux ans après que je l’ai suivie, elle se glissa dans mes draps, me croyant endormi, moi qui ne dormais jamais. Elle ne fit pas grand chose, si ce n’est se blottir contre moi, à peine étonnée lorsque, de mon bras, je l’enserrais et la réconfortais. C’était l’été, et comme toujours, j’avais laissé la fenêtre ouverte. Sous les étoiles, ayant compris que je ne dormais pas, elle parla, se livrant totalement :
« Tu es une énigme pour moi, Aemeth. Tu es ici depuis deux ans, et jamais je ne t’ai vu attiré par quiconque, te lier à qui que ce soit. Tu ne manges guère, tu ne bois que de l’eau, tu ne fumes pas, tu ne parles pas pour rien dire, tu es beau et ton corps est fort, tes épaules larges, ton port de tête royal. Es-tu conscient que tu es ce qui semble le plus proche d’un homme parfait ?
Je dois te faire une confidence, cependant. J’ai demandé à Eulalie, avant qu’elle ne parte, de t’enchaîner à moi par un sort d’amour. Ne ris pas, je sais que c’est stupide, même si jamais il ne s’est passé quoi que ce soit entre nous, mais je ne veux pas qu’une autre te tienne dans tes bras comme tu me tiens dans tes bras en ce moment. Je ne veux pas qu’un jour tu t’en ailles et me laisse seule. Tu m’as appris tant de choses sur la manière de tenir une ferme, de conduire des récoltes, de m’occuper des bêtes, moi qui pourtant pensais en savoir tant déjà. Mais voilà, tu fais les choses simplement et aussitôt elles prennent du sens, elles deviennent normales, naturelles, logiques, cohérentes.
Qui es-tu vraiment, Aemeth ? Par moment, tu sembles tellement plus qu’un humain…
Je ne sais pas si le sort qu’a jeté Eulalie t’a lié à moi, mais ce qui est sûr c’est qu’il m’a liée, moi, à toi. Il a fallu que j’en paye le prix, et ce prix était un peu étrange. Attends, je vais te raconter. Pour commencer, elle m’a demandé ma première larme. Et celle-ci, vois-tu, je l’ai versée, je ne sais pas pourquoi, le soir même où tu es entré dans ma vie en m’aidant à la ferme. C’est bizarre, cette histoire de larmes, je ne sais pas pourquoi Eulalie y tenait tant. Mais ce n’est pas tout…
Elle m’a réclamé aussi la première goutte de mon sang. Bien sûr, je la lui ai donnée, ce n’était pas bien compliqué, mes règles ont débarqué le lendemain. Enfin bref, je ne vais pas m’attarder là-dessus très longtemps, ce sont des trucs de nanas, c’est pas très ragoûtant.
Elle m’a réclamé aussi la première goutte de mon plaisir. Là, c’était plus chaud, si tu vois ce que je veux dire. »
Elle rit, un petit rire léger, presque honteux.
« Lui donner la première goutte de mon plaisir… Je ne suis pas une gourde, je me doutais bien de ce que ce serait. Mais depuis que mon époux m’a quitté, depuis que tu es là, jamais je n’ai connu le plaisir. Et cette première goutte que je lui dois, elles ont de ces demandes, les sorcières, je ne sais pas ce que je dois faire. Elle croyait quoi, que ce serait si simple de ma masturber ? Et en pensant à qui, je te le demande ? Au corps de mon époux qui doit être bien pourri et rongé par les vers maintenant ? Je ne connais pas le moyen de la lui offrir, cette goutte de plaisir, maintenant qu’elle a quitté le village. Et cette dette que j’ai, il faut pourtant que je la paye. Alors ce soir, j’ai envie de m’acquitter de ma dette, je n’aime pas devoir quelque chose à quelqu’un, appelle cela de l’orgueil, appelle cela comme tu le voudras, mais il faut que je paye le prix. Je me suis dit que peut-être toi, tu pourrais la lui donner, tu es certainement resté en relation avec elle d’une manière ou d’une autre, je ne sais pas, mais il ne me reste, pour payer ma dette que cela : j’ai envie de toi, Aemeth, j’ai envie de connaître de nouveau le plaisir, et j’ai envie de le connaître dans tes bras. Tu n’as pas de bonne amie, je le sais, tu penses bien que je t’ai surveillé, alors tu es seul, mais j’ai peur, Aemeth, j’ai peur de te décevoir… Peut-être es-tu homo, ou alors un genre de moine qui a fait une croix sur la sexualité, mais ce n’est pas mon cas, j’ai besoin d’être aimée, Aemeth, par pitié, ne me rejette pas, j’ai besoin de sentir tes bras me protéger, de sentir ton haleine réchauffer la peau de mon cou, de sentir tes main découvrir et caresser mon corps, je me suis lavée et je me suis rasé les poils pour toi, je me suis parfumée, même, mon corps est jeune, je sais que je suis plutôt bien foutue, et que je ne suis pas moche de tête non plus, alors, s’il te plaît, Aemeth… »
La première goutte perla quand ma main se posa, légère comme un papillon qui butinerait une fleur, à l’intersection de ses cuisses, et je la récoltai du bout du doigt. Je savais pourquoi Eulalie avait inclus ceci dans le prix qu’elle demandait, et je bus cette goutte, comme j’avais bu la larme et le sang.
Son plaisir explosa quand je pénétrai en elle, elle gémit, les yeux fermés, pleura, et pressa ses ongles dans sa paume à en saigner. Elle était mienne, et je soignai sa détresse dans l’acte d’amour, lui insufflant l’énergie de vivre pleinement, de rêver, de rire.
La larme pour le cœur, le sang pour le corps, le plaisir pour l’âme… Le prix d’Eulalie était bien plus qu’un paiement, c’était un sortilège en soi, c’était là la magie d’amour qui l’enchaînait à moi, qui m’enchaînait à elle. Ce fut une longue nuit, d’étreintes et de sueur, de corps mêlés qui doucement s’effacent et ne font plus qu’un. Au petit matin, quand les étincelles des feux de la Saint-Jean s’éteignirent aux alentours, elle dormait. Je me levais, et m’occupais des bêtes.
De temps en temps, elle venait ainsi le soir, se glisser dans les draps où, pour dissimuler mon secret, je faisais semblant de dormir.
Les années s’écoulèrent.
Aude vieillit.
Malgré son acharnement à le masquer, le temps marqua ses traits, fit tomber ses seins et flétrir son ventre. Mais toujours, elle venait se glisser entre mes draps, et toujours, je lui offrais ce qu’elle me demandait.
Elle devint jalouse, acariâtre, mauvaise, colérique parfois même, s’emportant pour des petits riens. Mais jamais je ne m’énervais, je ne lui reprochais sa manière d’être, je savais hélas trop bien ce qui était en train de se passer. J’avais l’éternité pour moi, quand elle n’avait que le temps d’une vie.
Peu à peu, sa jalousie, maladive, la rongea. Elle essayait de me blesser, et entre mes draps, réclamait que je la frappe parfois, que je la punisse, que je la fasse souffrir, que je la blesse ; mais jamais je ne le fis, la laissant s’user les ongles à tenter de laisser plus qu’une trace légère sur mon épiderme. Elle s’éteignit un soir, près de 50 ans après m’avoir rencontré ; je crois que, sur son lit de mort, dans son dernier souffle, elle comprit enfin qui j’étais.
Elle ne me légua rien, et cela était bien. La ferme fut rachetée par des écolos, qui continuèrent ce que j’avais commencé, soignant ma mère la Terre, lui rendant enfin le respect et la reconnaissance qui lui avait été déniés ici, avant que je ne vienne.
Je pris la route. Non loin de là, dans un bourg voisin, un fermier venait de mourir, et sa veuve avait besoin de quelqu’un pour l’aider à la ferme. Ma quête n’était pas encore achevée.
Il m’aurait été possible de changer plus fortement, plus violemment, les choses. Mais par le prix qu’Eulalie avait demandé à Aude, par le fait que, ce faisant, je m’étais éveillé à l’amour, je ne pouvais plus, désormais, imposer mes vues en usant de quelconques pouvoirs. C’est dans la nature humaine que de posséder le libre arbitre, et, si je n’étais pas le serpent tentateur qui lui ferait lui ferait croquer le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, je pouvais, par l’exemple et avec humilité, montrer une autre voie, sans prosélytisme, simplement, en tout respect d’autrui. Ma quête était longue, à changer ainsi par petites touches la pensée des hommes. Mais, tout comme ma mère la Terre, j’avais l’éternité devant moi, même si, en mon fort intérieur, il m’arrivait de souhaiter que cette éternité prît fin. Ailleurs, très certainement, Eulalie ou son disciple créaient d’autres de mes semblables. Alors, battement d’aile de papillon après battement d’aile de papillon, je laissais la tempête naître d’elle-même.
Un jour viendra où les étoiles tomberont de nos front et où, enfin, nous pourrons rejoindre le sein de notre mère.